Publié par : lejardinierjardine | 5 juillet 2011

Jardiner cultive l’humanité

Article introductif à la catégorie « Jardin, agroécologie et éthique du soin ».

Un lieu à taille humaine propice au bonheur d’exister

L’espace du jardin est associé au bonheur et à l’harmonie pouvant exister dans un monde à taille humaine, dont les limites sont discernables. Sa cosmovision répond au besoin essentiel de l’homme de pouvoir se situer dans le monde et de connaître son espace de vie, de participer à la vie qui s’y déploie en jardinant et cultivant. Le jardin est par excellence l’espace limité qui permet à l’homme de ressentir l’écosystème qui l’entoure et d’éprouver son action, visible et concrète, sur le monde. Dans presque toutes les langues, les étymons du mot signifiant « jardin » sont liés à l’idée de clôture ou de frontière ; ainsi, le mot paradis vient du grec paradeisos  qui désigne un « jardin » ou un « verger », et qui dérive du persan paridaiza, qui signifiait « verger entouré d’ un mur le protégeant des vents chauds » (J.Delumeau).

Lieu de repos, dont l’unité et les proportions à sa mesure apaisent l’humain qui l’occupe, le jardin est propice au bonheur humain éprouvé quand « tout est à sa place ». Il n’est pas étonnant que le jardin ait été associé à travers les cultures à l’amour de la nature et au plaisir d’en prendre soin, au bonheur d’exister et à la culture de soi- physiquement, moralement et intellectuellement- et de la société humaine, le jardin étant terreau de civilisation.

Culture du sol, culture du soi

Le jardin forme un univers paisible et clos propice à la contemplation et à la réflexion. Cela n’a pas échappé aux écoles philosophiques de la Grèce antique, comme l’Académie de Platon , située sur un domaine à la marge d’Athènes et construit de portiques et de jardins ; Platon écrivit d’ailleurs qu’un philosophe doit se réfugier derrière un mur pour penser. Avant lui, Socrate avait souvent affirmé que l’âme humaine doit être jardinée et cultivée comme le sol.

Quant à Epicure, il se mit d’abord à cultiver son jardin à Athènes, espace qui devint en 306 av J.C la 3e école grecque permanente de philosophie, après l’Académie de Platon et le lycée fondé par Socrate ; on l’appelait à l’époque « le Jardin ». La culture de soi, élément essentiel de l’épicurisme, est étroitement comparée à la culture du jardin qui demande un effort constant pour maintenir l’ordre et la vie contre les forces du désordre et de la mort.

Epicure fonda son jardin pour ouvrir un espace de sensibilité et de pensée propice au bonheur que la société de son époque ne lui permettait plus de trouver ; il voulait son jardin propice à l’épanouissement des vertus humaines écrasées dehors, notamment les qualités de patience, de reconnaissance et d’espoir. Dans son ouvrage Jardins. Réflexions sur la condition humaine (2007), Robert Harrison évoque le sens de cette création pour Epicure :

« Jusqu’à quel point demeure-t-on l’obligé du monde même quand on en a été chassé, ou quand on s’en est retiré ? » demande Hannah Arendt. Epicure, lui, se demandait jusqu’à quel point on demeure l’obligé de notre humanité même quand le monde qui s’étend entre les hommes l’a trahie ou défigurée. Au bout du compte, Epicure se sentait l’obligé de l’humain, non d’un monde devenu infernal. Son jardin ne prétendait pas sauver le monde de son propre enfer. Il nourrissait une ambition bien plus modeste et finalement bien plus efficace : dégager une place pour l’humain au milieu de l’enfer, en lui donnant un sol où pousser. » (p 104).

Une place retrouvée par l’éthique du soin 

Les termes « mesuré », « modéré », et « mesure » (de musique ou de surface) ont la même racine indo-européenne que medicus (médecin) ou meditari (s’exercer, méditer), et se rattachent à un même sens primitif qui signifiait « prendre soin de » (medeor). Ces rapprochements étymologiques induisent l’idée selon laquelle l’individu modéré, qui a le sens de la mesure dans un milieu donné, prend soin de lui-même et des autres, de ce milieu. Inversement, la démesure entraîne la négligeance, l’irrespect, voire la destruction.

Mircea Eliade souligne la responsabilité de l’homme des sociétés non industrielles ancré dans sa cosmovision, qui « assume courageusement d’énormes responsabilités : par exemple, celle de collaborer à la création du Cosmos, de créer son propre monde, d’assurer la vie des plantes et des animaux, etc. Mais il s’agit d’une autre sorte de responsabilité que celles qui nous semblent à nous les seules authentiques et valables. Il s’agit d’une responsabilité sur le plan cosmique, à la différence des responsabilités d’ordre moral, social ou historique, seules connues des civilisations modernes. Dans la perspective de l’existence profane, l’homme ne se reconnaît de responsabilité qu’envers soi-même et envers la société » (p 83, Le sacré et le profane).

Dans Parole de terre, Pierre Rabhi évoque l’« anneau sacré » qui lie l’homme et la terre, à travers le travail de l’homme cultivateur, éleveur et jardinier qui nourrit la terre, les plantes et les animaux, qui est lui-même nourri en retour…Cycle vertueux que l’agriculture intensive  rompu. Il parle de l’humus, la matière noire fertile qui est « la vraie nourriture de la terre » : « chacun de nous peut la réaliser. Il faut accorder à cette œuvre beaucoup de soins, c’est l’acte majeur par lequel l’être humain retrouve sa place d’intendant soucieux de garder à l’anneau sacré toute sa vitalité » (p 183).

Robert Harrison rappelle un bel extrait d’une poésie d’Ezra Pound (« Cantos ») : « Aurai-je perdu mon centre à combattre le monde ? » qui souligne le besoin impérieux de l’humain moderne de se resituer dans le monde, de retrouver ancrage sensible, horizon et limites, ce qu’offre l’espace du jardin ; à travers le fait de le cultiver, réapprendre à prendre soin, faculté humaine en voie de disparition qui est pourtant au centre de notre humanité :

« Il suffit, en des temps semblables, de s’atteler à créer ou préserver au cœur du désert des jardins de toutes sortes (…) On reconnaît bien là la vigilance et les craintes d’un jardinier qui sait ce qu’il en coûte de faire pousser les choses, à quels aléas on s’expose en plantant un jardin au milieu du désert, c’est-à-dire en faisant de la place à l’humain au milieu de l’enfer. C’est pourquoi aujourd’hui plus encore, « il faut cultiver notre jardin », car l’alternative posée par Pound dans le tout dernier fragment de ses Cantos, « être des hommes, pas des vandales » est plus que jamais d’actualité » (p 207).

Gratitude et modération dans ce qu’on prélève sur la vie

La plupart des sociétés non industrielles ont cultivé les valeurs de gratitude et de modération vis-à-vis de la nature et de ses ressources. De nombreuses fêtes, rituels et actions de grâce venaient marquer le respect de ces valeurs, situées au cœur d’une cosmovision où l’homme comprend intuitivement les liens et les équilibres qui constituent le processus global de la vie, dont dépend sa vie particulière. Mainte peuples de pêcheurs dépendants étroitement de l’écosystème de la rivière ou du bord de mer qu’ils habitent, font de belle célébrations avant les jours de grande pêche pour demander à l’esprit des poissons leur permission.

Dans Parole de terre, le vieux sage africain Tyemoro peut enfin transmettre ce qu’il sait au narrateur (venu dans son village faire des recherches ethnologiques) devenu « homme-canal » parce qu’il a perdu sa volonté de s’accaparer le savoir pour lui-même ; il lui dit : « Sachez que la création ne nous appartient pas, mais nous sommes ses enfants. Gardez-vous de toute arrogance, car la terre, les arbres et toutes les autres créatures sont également enfants de la création. Vivez avec légèreté sans jamais outrager l’eau, le souffle ou la lumière. Et si vous prélevez de la vie pour votre vie, ayez de la gratitude. Lorsque vous immolez un animal, sachez que c’est la vie qui se donne à la vie et que rien ne soit dilapidé de ce don. Sachez établir la mesure de toute chose » (p 134)

Dans son livre Vers la sobriété heureuse, Pierre Rabhi évoque la sagesse ancestrale des peuples traditionnels, à l’exemple des Sioux qui, malgré l’abondance, restent modérés : « Rien des animaux sacrifiés ne doit être dilapidé, tout gaspillage étant prohibé par la morale sacrée, en tant qu’offense à la nature et aux principes qui l’animent. Et la gratitude à l’égard de la prodigalité de la terre allait de soi. Cette sobriété dans l’abondance est une leçon de noblesse. » (p 72).

Et rappelle ces magnifiques paroles d’un Indien Cree : « Seulement après que le dernier arbre aura été coupé, que la dernière rivière aura été empoisonnée, que le dernier poisson aura été capturé, alors seulement vous découvrirez que l’argent ne se mange pas ».

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Responses

  1. J’adore la conclusion et cette citation indienne ! une belle lecon de vie.


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