Publié par : lejardinierjardine | 5 juillet 2011

La nature pour nous resituer

L’image actuelle du corps social conforte la pulvérisation du lien social

Le besoin de retour à la nature qui surgit lors des périodes de désagrégation du lien social traduit un besoin de retrouver une cosmovision intégratrice, qui donne à l’être humain une place intégrée à un tout qui ait du sens. Le terme cosmovision se réfère justement à un ordre harmonieux que désigne le mot cosmos, et évoque une image de cette unité ordonnée composée de ses diverses parties en interrelation. Or, aujourd’hui, l’image dominante du corps social, renvoyée par la marchandisation du monde et la publicité, réduit le lien social au rapport mercantile et à la lutte des places- pour s’imposer dans le monde des puissances du fric, pour trouver à s’insérer sur le marché du travail, le marché du logement, le marché de la « sociabilité branchée »… Cette image appauvrit à l’extrême la vie sociale, en diffusant l’idée que rien d’autre ne nous unit que la survie et la compétition dans un monde de brutes, en occultant le désir et le besoin d’échanges et de créativité collective qui pourraient être éveillés et cultivés si nous avions une autre cosmovision… Notre puissance d’agir, individuelle et collective, pâtit de cette image marchande du corps social, et il faut alors lutter pour s’informer et concevoir la société autrement, échanger et se lier autrement avec ses concitoyens.

Le besoin d’une nouvelle cosmovision

En ces temps de désagrégation sociale, la nature devient alors un recours essentiel, un ancrage qui redonne un cadre et un sens, et avec elle, la dynamique de la vie de l’écosystème, nous ouvre à une cosmovision intégratrice, riche du sens de l’interrelation qui nous manque tant. Quand nous perdons le sentiment de notre place dans une société pulvérisée, il semble que nous la retrouvions alors dans notre existence d’être naturel, dans notre sensibilité et notre conscience d’appartenir à la nature.

A travers les propos d’Ousséini, le jeune africain qui est revenu de la folie du monde des Blancs, Pierre Rabhi nous dit dans Parole de terre :

« Vous verrez que la terre sera de nouveau votre salut, tout comme nous. Car lorsque l’histoire dérive ou se fourvoie, elle a besoin des valeurs sûres permanentes, indestructibles, celles de la vie ». (p 229)

Le dernier souhait de Tyemoro, le sage du village, est qu’on répande de la matière noire- l’humus recréée qui redonne la vie au désert- sur son corps défunt : « je sais qu’elle est une clef, une des voies de la réconciliation des hommes avec la terre mère. D’autres voies existent, mais celle-là les ouvre toutes. »  (p 233)

S’ancrer dans l’espace

La cosmovision que se choisit une société lui permet de se situer dans l’espace. L’ethnologue Mircea Eliade analyse dans son ouvrage Le sacré et le profane (1965) cet aspect dans les sociétés non industrielles :

« Quelles que soient les dimensions de son espace familier- son pays, sa ville, son village, sa maison-, l’homme des sociétés traditionnelles éprouve le besoin d’exister constamment dans un monde total et organisé, dans un Cosmos » (p 44).

Il fait référence à une tribu Arunta, les Achilpa, qui transportent avec eux leur poteau sacré représentant l’Axis mundi qui soutient leur monde et leur permet de rentrer en communication avec le monde supraterrestre ; de même que, dans d’autres cultures, le Temple de Jérusalem ou le Souverain chinois se trouvent au Centre du monde.

« On voit donc en quelle mesure la découverte, c’est-à-dire la révélation, de l’espace sacré a une valeur existentielle pour l’homme religieux : rien ne peut commencer, se faire, sans une orientation préalable, et toute orientation implique l’acquisition d’un point fixe. Pour cette raison, l’homme religieux s’est efforcé de s’établir au « Centre du monde ». Pour vivre dans le Monde, il faut le fonder, et aucun monde ne peut naître dans le « chaos » de l’homogénéité et de la relativité de l’espace profane. » (p 26).

A notre époque, l’espace physique concret s’efface au profit de l’espace virtuel, tandis que l’espace naturel recule de plus en plus avec l’avancée de l’urbanisation. Mais pourrons-nous rester humain dans un espace entièrement auto-engendré par l’homme moderne et ses artifices matériels et techniques ? Ne serions-nous pas alors amputés d’une partie essentielle de nous-même, notre être naturel, qui a besoin de « résonner » avec la vie de la nature autour de lui pour se découvrir et s’exprimer ?

L’ouvrage collectif, Logique du lieu et œuvre humaine (dir. A. Berque et Ph.Nys, 1997), développe la pensée de différents chercheurs en sciences humaines à propos de la mésologie, concept forgé par Augustin Berque qu’il décrit comme une nouvelle ontologie à partir du l’espace : « Le dépassement de la modernité ne peut reposer que sur une ontologie de l’émergence- l’émergence de l’être à partir du lieu de l’être ». Jean-Marc Besse consacre un article à l’invention du paysage aux 16e et 17e siècles comme un moyen de garder le lien avec la terre au moment où la réflexion rationaliste mettait à distance le monde naturel: « La profondeur du paysage est celle de l’existence (…)  Le paysage est expression et plus précisément expression de l’existence. Il est porteur d’un sens, parce qu’il est la trace spatiale de la rencontre entre la terre et le projet humain » (p 183). La géographicité originaire de l’être humain, est alors définie comme « le pendant pour l’espace de ce que la notion d’historicité représente pour le rapport de l’homme au temps ».

Se resituer dans le temps

Le cosmos naturel offre également une filiation dans le temps- dans le temps humain, pour le chemin de vie individuel ou l’histoire collective, et face à l’échelle du temps géologique.

Dans le même ouvrage collectif, André Sauvage nous décrit l’attachement au chez-soi comme cadre matériel, devenu espace familier intégré à nous-même, qui participe au sentiment de permanence de notre identité :

« L’habitat nous ancre au passé (…) Faire histoire avec, en, par ces lieux, c’est transformer une réalité matérielle en intériorité sociale, en paramètres sous-jacents de la personne. On pourrait presque dire que les cadres matériels (la maison, la ville, le paysage) font vibrer les restes d’enfants présents dans tout adulte, réactivant un univers synthétique originel que Bachelard baptise avec justesse de maison onirique » (p 86).

Cet espace familier, ce milieu de vie où nous nous sommes enracinés, participe aussi à former notre horizon historique :

« Le destin que nous scellons avec le cadre hospitalier constitue encore l’horizon d’une attente d’histoire (…) Faire sa demeure, sa « demourance » comme dirait Derrida, c’est l’instaurer comme l’horizon de son histoire. Ecrin, écran, cercueil par où la présence se prolonge, où le logement support assure une prorogation historique, une sorte de délai moratoire au vieillard qui n’a plus la pleine jouissance de sa personne. La demeure, opposée à l’errance, serait cet horizon historique que nous tissons avec le cadre » (p 87).

La nature pour trouver un rythme

Au moment où nous sommes noyés dans l’infini et la démesure des rythmes tous azimuts de la mondialisation et de l’univers médiatique et virtuel, rythmes totalement déconnectés d’un jalon fixe et commun, le cosmos naturel offre un ancrage salutaire.

De nombreuses sociétés à travers l’histoire se sont référées aux rythmes des éléments naturels pour trouver leurs propres rythmes. Le mot mesure en grec (metron, mensura) est ainsi associé au retour périodique des phases lunaires au cours de l’année, avec la déesse Mèné ,la lune en grec, et Mensis, le mois en latin. Pour le philosophe grec Parménide, l’homme doit s’inspirer de la mesure des astres qui reflète le juste ordre des choses : « Tu connaîtras également le Ciel qui entoure tout, d’où il est né, et comment la nécessité qui le dirige l’a contraint à maintenir les limites (peirata) des astres. » (Parménide, Poème, fragment 10)

La lune a une grande importance dans de nombreuses sociétés non industrielles, où son cycle est le symbole du lien indissoluble entre la vie et la mort, et de la possible renaissance après la mort et immortalité.

Mircea Eliade montre comment certaines sociétés traditionnelles intègrent le passage du temps à leur cosmovision en se référant au mouvement de la Terre et aux quatre points cardinaux de l’espace géographique :

« Pour les Yuki, l’ « Année » se désigne par les vocables « Terre » ou « Monde ». Ils disent, comme les Yokut : « la Terre est passée », lorsqu’un an est passé. Le vocabulaire dévoile la solidarité religieuse entre le Monde et le Temps cosmique. Le Cosmos est conçu comme une unité vivante qui naît, se développe et s’éteint le dernier jour de l’Année, pour renaître au Nouvel An ». Chez les Algonkins et les Sioux, la « cabane sacrée qui, nous l’avons vu, représente l’Univers, symbolise en même temps l’Année. Car l’Année est conçue comme une course à travers les quatre directions cardinales, signifiées par les quatre fenêtres et les quatre portes de la cabane sacrée. Les Dakota disent : « l’Année est un cercle autour du Monde », c’est-à-dire autour de leur cabane sacrée qui est une imago mundi. » (p 67-68).

Aux côtés du rythme des astres, le rythme des saisons est un point de repère essentiel pour es sociétés humaines, et célébré à travers de nombreux cultes en l’honneur de la végétation. Comme l’évoque Mircea Elida, pour l’homme de sociétés non rationalistes comme la nôtre, « les rythmes de la végétation révèlent à la fois le mystère de la Vie et de la Création, et celui du renouvellement, de la jeunesse et de l’immortalité. (…) Selon certains auteurs, toutes les plantes cultivées actuellement ont été considérées à l’origine comme des plantes sacrées (…) C’est le Mystère de la régénération périodique du Cosmos qui a fondé l’importance religieuse du printemps » (p 130).

Sentiment d’union avec la nature, de faire partie d’un cosmos

Avec l’émergence d’un monde urbanisé et du mode de vie moderne depuis les prémices de la Révolution industrielle au 18e siècle, nous nous sommes éloignés de la nature, des possibilités de nous sentir en lien avec le cosmos naturel, et par là, nous avons perdu de notre capacité à nous ressentir comme « être naturel » ; Alors que dans les sociétés non industrielles, selon Mircea Eliade, « L’aliénation, l’éloignement de l’homme de la terre sont inconnus – et d’ailleurs inconcevables- dans toutes les religions de type cosmique, tant primitives qu’orientales, car dans ces dernières la vie religieuse consiste précisément à exalter la solidarité de l’homme avec la vie et la nature ».

Je laisse ici la parole à David Henry David et sa flamme transcendantaliste pour nous parler de ce sentiment d’union avec le cosmos naturel (extraits de Walden ou la vie dans les bois, 1845) :

« Soirée délicieuse, où le corps entier n’est plus qu’un seul sens et absorbe les délices par tous ses pores. Je vais et viens avec une singulière liberté dans la Nature, dont je fais partie ». (p 129).

« Il ne peut être de mélancolie tout à fait noire pour qui vit au milieu de la Nature et possède encore ses sens. (…) Pendant que je savoure l’amitié des saisons j’ai conscience que rien ne peut faire de la vie un fardeau pour moi. La douce pluie qui arrose mes haricots et me retient au logis aujourd’hui n’est ni morne ni mélancolique, mais bonne pour moi aussi. » (p 153).

« Pas une petite aiguille de pin qui ne se dilatât et gonflât de sympathie, et ne me traitât en ami. Je fus si distinctement prévenu de la présence de quelque chose d’apparenté à moi, jusqu’en des scènes que nous avons accoutumé d’appeler sauvages et désolées, aussi que le plus proche de moi par le sang comme le plus humain n’était ni un curé ni un villageois, que nul lieu, pensai-je, ne pouvait jamais m’être étranger » (p 154).

« C’est presque la même herbe de la Saint-Jean qui jaillit de la même perpétuelle racine en cette pâture, et voici qu’à la longue ce paysage fabuleux de mes rêves infantiles, j’ai contribué à le revêtir, et que l’un des résultats de ma présence comme de mon influence se voit dans ces feuilles de haricots, ces feuilles de maïs, ces sarments de pommes de terre » (p 181).

S’enraciner dans le concret…

Thoreau témoigne avec poésie du besoin fondamental qu’il ressent de se libérer de la pensée

matérialiste de son époque qui spécule sur tout sans jamais laisser l’être ressentir spontanément, contempler et rêver ; se réapproprier son être naturel comme il le fait dans les bois de Walden lui permet de se reconnecter au concret de la réalité, à l’essentiel et à ses sens :

« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu » (p 107).

« Frayons nous un chemin à travers la « fange des préjugés », les illusions jusqu’à ce que nous atteignions un fond solide, des rocs en place, que nous puissions appeler réalité, et disions : Voici qui est, et qui est bien ; sur quoi commencez, ayant un point d’appui, au-dessous de la crue et du gel et du feu, une place où vous puissiez fonder un mur ou un Etat, sinon fixer en sûreté un réverbère, peut-être une jauge, pas un Nilomètre, mais un Réalomètre, en sorte que les âges futurs sachent la profondeur que de temps à autre avait atteinte une inondation d’impostures et d’apparences. (…) Vie ou mort, ce que nous demandons, c’est la réalité. » (p 115).

. savourer ses ressentis dans la nature en contemplant la vie à laquelle on participe

Thoreau décrit avec poésie ce besoin d’un espace d’harmonie qui serait le reflet de nous-mêmes et de la vie à laquelle on participe ; un espace qui permette à notre être naturel de résonner et d’atteindre une certaine plénitude du monde vécu dont nous a privé en partie la logique matérialiste et spéculative à qui nous n’avons pas mis assez de garde-fous.

Voici quelques beaux extraits puisés dans le chapitre « Les étangs » :

« La forêt ne se montre jamais mieux enchâssée, ni si particulièrement belle, que vue du milieu d’un petit lac sis parmi les collines qui s’élèvent du bord de l’eau ; car l’eau dans laquelle elle se reflète, non seulement forme en pareil cas le premier plan le plus parfait, mais, grâce aux sinuosités de sa rive, lui dessine la plus naturelle et la plus agréable limite.

(…) Le lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe ». (p 215)

« C’est une occupation calmante, par un de ces beaux jours d’automne, quand toute la chaleur du soleil s’apprécie pleinement, de prendre pour siège une souche d’arbre sur quelque hauteur comme celle-ci, l’étang sous les yeux, et d’étudier les cercles de rides qui s’inscrivent sans cesse à sa surface autrement invisible parmi le ciel et les arbres réfléchis. Sur cette grande étendue pas un trouble qui aussitôt doucement ne s’atténue et s’apaise, comme dans le vase d’eau ébranlé les cercles tremblants en quête de ses bords pour tout retrouver son égalité. Pas un poisson ne peut sauter plus qu’un insecte tomber sur l’étang sans que la nouvelle s’en répande en rides élargissant leurs cercles, en lignes de beauté, comme qui dirait le constant affleurement de sa fontaine, la douce pulsation de sa vie, le soulèvement de son sein » (p 217)

Au sujet des voyageurs qui prennent quotidiennement le train qui passe au-dessus du lac : « Les wagons ne s’attardent jamais à le regarder ; toutefois j’imagine que les mécaniciens, les chauffeurs et les garde-frein, et ces voyageurs qui, pourvus d’un abonnement, le voient à maintes reprises, doivent à sa vue d’être meilleurs. Le mécanicien n’oublie pas, le soir, ou sa nature n’oublie pas, qu’une fois au moins dans la journée il a eu cette vision de sérénité et de pureté » (p 223-224)


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Responses

  1. Passionnant! Le passage sur  » Le sentiment d’union avec la nature » et les extraits du livre de Thoreau m’évoque une nouvelle de Camus: « Noces à Tipasa » (Il s’agit des « noces » de l’auteur, le texte étant autobiographique, avec la nature) dont voici un extrait:
    « Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout me paraît futile… C’est le grand libertinage de la nature et de la mer qui ‘accapare tout entier. Que d’heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d’insectes somnolents, j’ouvre les yeux et mon coeur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. »
    Cette nouvelle m’avait tellement marquée à l’époque que j’avais même songé à l’adapter en bande dessinée!


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