Publié par : lejardinierjardine | 5 juillet 2011

La sobriété volontaire, réaction face à la démesure au fil de l’Histoire

Cet article s’attache à mettre en évidence les critiques de la démesure au cours de l’histoire, notamment lors d’époques de dérive du pouvoir et de déclin de certaines civilisations ou grandes institutions qui se sont autodétruits par démesure ; il apparaît alors une réaction morale et philosophique de minorités qui s’efforcent de restaurer des valeurs en mettant en avant leur sentiment d’appartenance à la nature et en suivant une philosophie de vie fondée sur la sobriété volontaire. Cette dernière vient en réaction aux comportements délétères de ceux, bien souvent en position de pouvoir, qui se vautrent dans la richesse et l’accaparation matérielle du monde, sans aucun scrupule à l’égard d’autres valeurs qui puisse retenir leur ego démesuré.

Allons faire un tour d’horizon de certaines de ces réactions au fil de l’histoire, pour ouvrir cet espace d’échanges et de réflexions.

                               

                    Quelques réactions dans le fil de l’histoire

 

 La critique de l’hybris chez les Grecs

 

En grec, la démesure au sens moral se dit hybris (ubris), et désigne une forme d’orgueil. Elle s’oppose à la Diké, la justice, associée à la juste proportion des choses. Dans les récits mythologiques, le premier attribut de Zeus est sa foudre qui lui permet de punir l’hybris. Hésiode, poète grec du 8e siècle avant J.C, raconte dans sa Théogonie comment du chaos initial est sorti Ouranos le Ciel, de qui est sorti Chronos le temps qui a à son tour engendré Zeus ; il y met en scène la lutte des dieux et des titans à l’origine de la Création du monde, où l’hybris entraîne l’anéantissement. Toute l’œuvre du poète est marquée par l’opposition fondamentale entre la diké et l’hybris, illustrant la tension à l’œuvre dans la société humaine entre l’ordre juste et le désordre engendré par l’excès.

La critique grecque de l’hybris est aussi à comprendre dans le contexte des Guerres médiques (environ de 547 à 330 av. J.C) qui opposèrent les Grecs à l’empire perse, et dont les excès allèrent à l’encontre de l’idéal d’harmonie de la démocratie et la diké athéniennes.

Hérodote (484-425 av. J.C) est un des grands critiques de la barbarie des peuples étrangers, qui viendrait de leur système politique monarchique, car le gouvernement d’un seul pervertit celui qui l’exerce en l’exposant à la démesure. Dans ses Histoires (III, 80), il écrit: « Comment la monarchie serait-elle un gouvernement équilibré, quand elle permet à un homme d’agir à sa guise, sans avoir de comptes à rendre. Donnez ce pouvoir à l’homme le plus vertueux qui soit, vous le verrez bientôt changer d’attitude. Sa fortune nouvelle engendre en lui un orgueil sans mesure, et l’envie est innée dans l’homme : avec ces deux vices, il n’y a plus en lui que perversité ; il commet follement des crimes sans nombre, saoul tantôt d’orgueil, tantôt d’envie ». L’équilibre et la répartition des pouvoirs au sein de la démocratie est une garantie essentielle contre la destruction de la société engendrée par la démesure de ceux qui sont au pouvoir.

Dans un autre passage (Hérodote, Histoires, VII, 34-35), il raconte comment le roi perse Xerxès ose déchaîner sa colère contre le fleuve Hellespont parce qu’il a rompu le pont lors d’une tempête :

« A cette nouvelle, Xerxès indigné ordonna d’infliger à l’Hellespont trois cents coups de fouet et de jeter dans ses eaux une paire d’entraves. J’ai entendu dire aussi qu’il avait envoyé d’autres gens encore pour marquer l’Hellespont au fer rouge. En tous cas, il enjoignit à ses gens de dire, en frappant de verges l’Hellespont, ces mots pleins de l’orgueil insensé d’un Barbare : « Onde amère, notre maître te châtie, parce que tu l’as offensé quand il ne t’a jamais fait de tort ; le roi Xerxès te franchira, que tu le veuilles ou non ». Xerxès atteint le sommum de la vanité humaine en croyant pouvoir commander aux éléments naturels.

On trouve aussi cette référence à la puissance de l’eau dans Prométhée enchaîné du poète tragique Eschyle (525-456 av. J.C), où une des images les plus marquantes de l’hybris est le fleuve Hybristes, fleuve en furie très dangereux à traverser.

Dans Le conte des voleurs (Histoires, II), Hérodote illustre la Truphè, richesse excessive qui corrompt Pharaon, roi barbare typique, capable de promettre sa fille en mariage pour découvrir l’identité du voleur et protéger ainsi son trésor. Le poète tragique Euripide (480-406 av. J.C) décrit aussi cette tendance à tout sacrifier par avidité pour la richesse dans la Danaé :

« Celui qui se plaît à voir sa maison pleine de richesses se retire le pain de la bouche et malmène, l’infortuné, son corps ; je crois qu’il dépouillerait même les statues des dieux et se ferait l’ennemi de ceux qui lui sont les plus chers. » (Euripide, Danaé, fr.n°330). Pour Euripide, « l’opulence entraîne une sorte d’infériorité. C’est la pauvreté qui a obtenu en partage la sagesse : elles sont sœurs » (Polyidos ou Glaucos, fr. n°642).  

Grande réaction philosophique à IVe siècle autour des valeurs de tempérance, de sobriété et d’autosuffisance.

 Chez Socrate (470-399 av. J.C), la vertu de tempérance qui fait le bon philosophe peut être associée au dépouillement matériel (lui-même était appelé « va-nu-pieds » par ces concitoyens) et à une certaine spiritualité qui respecte les dieux (Apollon notamment, de qui Socrate dit avoir reçu sa mission de maïeuticien) et les forces de la nature. Au-delà d’une philosophie de vie personnelle qui apporterait le bonheur par le fait de savourer ce que l’on a déjà sans vouloir toujours plus, Socrate parle beaucoup de la tempérance en termes d’éthique, nécessaire pour le maintien de la cohésion de la Cité grecque. Pour le philosophe Epicure (341-270 av J.C) qui installe son école de pensée dans un jardin en périphérie d’Athènes à partir de 306, la tempérance est au fondement du bonheur humain (« Nul ne peut être heureux sans être tempérant »). Elle se cultive grâce aux trois qualités fondamentales de la patience, de la reconnaissance- qui consiste à se souvenir du bon que l’on a, et de l’espoir- avoir foi dans le bon qui peut nous advenir.

La réaction la plus radicale face aux démesures de l’époque, et notamment face au pervertissement de certaines valeurs engendré par l’excès de richesse et le sophisme pendant l’âge d’or de Périclès (Ve siècle av J.C), apparaît avec l’école cynique, fondée par Antisthène vers 390 av. J.C. Le terme « cynisme » provient du grec ancien κύων / kuôn, qui signifie « chien », animal érigé par les Cyniques en modèle de « vie naturelle ». Diogène de Sinope (413-327), le cynique le plus connu retenu par l’histoire qui vit en ascète dans son tonneau, aurait dit vouloir « être enterré comme un chien », et s’amusait à remettre en cause les règles du jeu social en aboyant et en urinant en public. Il s’efforçait de vivre le plus possible selon son être naturel en se dépouillant du superflu, comme il le fit en abandonnant sa coupe quand il vit un enfant boire dans ses mains.

Ce lien à la nature, associée à une volonté d’autosuffisance, est développé ensuite par l’école philosophique du Stoïcisme, fondée en 301 par un disciple cynique Zénon de Cition, et prolongée par Epictète (50-125) à l’époque romaine impériale, pour qui « Il n’y a qu’une route vers le bonheur c’est de renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté

Réactions chez des figures dans grandes religions

Le philosophe chinois Lao Tseu (né 570 av JC) commence son cheminement spirituel en renonçant aux honneurs d’une carrière dans l’administration publique et écrit le livre fondateur du Taoïsme, le Tao-te King où il écrit :

« L’être crée des phénomènes

Que seul le vide permet d’utiliser ».

(…)

« J’ai trois trésors

Que je garde et chéris.

Le premier est amour

Le second, frugalité

Le troisième, humilité.

Plein de compassion, on peut se révéler généreux.

Humble, on peut arriver à se diriger »

Un autre penseur taoïste, Tchouang-Tseu (3e siècle av. J-C) parle de la juste mesure au cœur de la pensée du Tao :

« S’intérioriser sans exagération

S’extérioriser sans démesure

Savoir se tenir au juste milieu

Ce sont là trois éléments d’essor ».

De même, pour Siddhārtha Gautama, fondateur du Bouddhisme au 6e siècle av JC, le renoncement à la richesse et au confort est le premier geste qui l’engage sur le chemin spirituel : fils d’un modeste souverain d’un  petit royaume népalais constitué par une confédération des tribus Shākyas, il mène un vie confortable et ennuyeuse au palais de son père, jusqu’au jour où il rencontre au cours d’une promenade un vieillard qui marche avec peine, un malade, une famille éplorée qui porte le corps d’un des siens, et un moine mendiant qui quête sa nourriture en baissant les yeux. Touché par ces visions de souffrance, il commence alors sa vie de méditation et d’ascèse.

Dans la tradition chrétienne, la vie de pauvreté et de prédication du Christ de l’Evangile trouve des échos dans la réaction à la débauche de l’Eglise catholique dans le luxe par deux grandes figures du 12e siècle chrétien : Joachim de Flore (1130-1202), le moine cistercien calabrais, page à la cour de Roger de Sicile, qui suite à un pèlerinage en Terre Sainte se convertit et partit méditer dans le désert de Pietralata ; et St François d’Assise (1181-1226), fils d’un riche marchand de Ombrie, qui passa une jeunesse de Dolce Vita avec le rêve de devenir chevalier et de rejoindre le rang de la noblesse, mais qui changea son destin du tout au tout en répondant à l’appel qu’il reçut à 23 ans pour « réparer son Eglise en ruine ». Le mouvement de la Réforme s’inscrit aussi en réaction contre le faste de l’Eglise, de nombreuses sectes protestantes (quakers, Amichs…) se référant toujours de nos jours aux valeurs de sobriété et d’autosuffisance.

Réaction contre la logique productiviste et mercantile à l’ère industrielle

 Le courant transcendantaliste, cercle littéraire et philosophique, est né aux Etats-Unis à partir du livre fondateur Nature de Ralph Waldo Emerson, publié en 1836. L’auteur y fait l’éloge de la nature, qui permet à l’homme de rejoindre la transcendance. Le témoignage de l’écrivain David H. Thoreau, qui a vécu deux ans (de 1845 à 1847) seul dans sa cabane dans les bois de Walden, illustre parfaitement l’aspiration transcendantaliste de vivre en symbiose avec la nature pour trouver son être profond. Thoreau, en réaction à l’affairisme de l’époque dont il est témoin dans sa ville natale de Concord (Massachusetts) en plein essor industriel, regrette la disparition du lien spirituel à la Terre chez l’homme moderne réduit par la logique matérialiste : « L’ancienne poésie comme l’ancienne mythologie laissent entendre, au moins, que l’agriculture fut jadis un art sacré ; mais la pratique en est par nous poursuivie avec une hâte et une étourderie sacrilèges, notre objet étant simplement de posséder de grandes fermes et de grandes récoltes. Nous n’avons ni fête, ni procession, ni cérémonie, sans excepter nos Concours agricoles et ce qu’on appelle Actions de grâces, par quoi le fermier exprime le sentiment qu’il peut avoir de la sainteté de sa profession, ou s’en voit rappeler l’origine sacrée. C’est la prime et le banquet qui le tentent. Ce n’est pas à Cérès qu’il sacrifie, plus qu’au Jupiter terrien, mais, je crois, à l’infernal Plutus. Grâce à l’avarice et l’égoïsme, et certaine basse habitude, dont aucun de nous n’est affranchi, de considérer le sol surtout comme de la propriété, ou le moyen d’acquérir de la propriété, le paysage se trouve déformé, l’agriculture dégradée avec nous, et le fermier mène la plus abjecte des existences » (Walden, p 192).

Les Néo-ruraux des années 1960, les Altermondialistes des années 1990 et les mouvements de  Décroissance émergents depuis les années 2000, s’inscrivent dans cette critique de la marchandisation du monde et dans le besoin de retour/recourt à la terre pour se resituer dans le monde.Le poète-paysan Pierre Rabhi en témoigne à merveille dans ces extraits de son dernier ouvrage Vers la sobriété heureuse (2010) :

 « La modération est certainement l’un des moyens qui peuvent permettre au génie humain d’être vraiment au service de l’humain et du vivant. Il est évident que jamais, de toute l’histoire, il n’y eut un ordre aussi générateur de dépendance que la modernité. La prolifération des outils semble, en fait, avoir pour seul but de nous rendre la frénésie supportable, alors qu’il serait impératif de la remettre en question comme l’anomalie majeure qu’elle est » (p 39)

« Mais le délit suprême imputable à cette pensée régressive est d’avoir livré la beauté, la majesté de la vie et l’être humain lui-même à la vulgarité de la finance ». (p 35)

 

« Les cultures traditionnelles, régulées par la modération qui est une attitude naturelle et spontanée (« Nous appartenons à la Terre »), font place aux civilisations de l’outrance (« la Terre nous appartient »), responsables de leur propre éradication. » (p 44)

Ou dans son livre Parole de terre (1996) :

« Il y a assez d’eau, de terre, de végétaux, d’animaux et de minéraux, d’énergie et de pensée, pour satisfaire les besoins d’innombrables humains. Mais la civilisation du gâchis a profané toutes ces choses. De n’avoir rien géré avec humanisme, il faut à présent de l’humanitaire, avec toutes les perversions qui l’escortent. » (p 227)

La critique du technicisme par le courant de la Décroissance, avec des penseurs comme le grand Ivan Illich, nous fait réfléchir sur la question de nos besoins réels et de notre capacité de faire par nous-mêmes, pour nous désaliéner de l’emprise sur nos vies des outils techniques et de la prolifération d’intermédiaires qui sous-traitent nos soi-disant besoins créés par la société de consommation. Les concepts d’Illich constituent un apport essentiel, notamment celui de « convivialité » pour penser la notion de seuils acceptables d’usage de la technique, qui ne compromettent pas la vitalité des liens sociaux ainsi que l’autonomie et la « puissance d’agir » des individus. Illich ne rejette pas la technique en tant que telle, mais montre que son usage doit être régulé par des seuils pour ne pas devenir contre-productif : depuis le gaspillage de temps et d’énergie dans les embouteillages, jusqu’à la disparition des liens de solidarité et d’interconnaissance à cause des intermédiaires qui font à la place des individus qui, de fait, ne participent plus à construire ensemble leur monde commun.

 Voici quelques extraits de son ouvrage Equité et énergie (1975) :

« Même si on découvrait une source d’énergie propre et abondante, la consommation massive d’énergie aurait toujours sur le corps social le même effet que l’intoxication par une drogue physiquement inoffensive, mais psychiquement asservissante. (…) A mon avis, dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil fixe déterminable, le règne de la technocratie s’instaure. (p 387)

« Quand les pauvres acceptent de moderniser leur pauvreté en devenant dépendants de l’énergie, ils renoncent définitivement à la possibilité d’une technique libératrice et d’une politique de participation : à leur place, ils acceptent un maximum de consommation énergétique et un maximum de contrôle social sous la forme de l’éducation moderne ».

(…) Il faut déterminer le seuil au-delà duquel l’énergie corrompt, et unir toute la communauté dans un procès politique qui atteigne ce savoir et fonde sur lui une autolimitation. » (p 389)

Illich développe son propos sur l’aliénation de la puissance potentielle de l’individu à la machine (et à l’énergie associée) à travers l’exemple de l’industrie automobile et des transports, qui constituent un « monopole radical », autre concept essentiel d’Illich :

« Dès que la vie quotidienne dépend du transport motorisé, l’industrie contrôle la circulation.(…) Un véhicule surpuissant fait plus : il engendre lui-même la distance qui aliène. A cause de son caractère caché, de son retranchement, de son pouvoir de structurer la société, je juge ce monopole radical. Quand une industrie s’arroge le droit de satisfaire, seule, un besoin élémentaire, jusque-là l’objet d’une réponse individuelle, elle produit un tel monopole. La consommation obligatoire d’un bien qui consomme beaucoup d’énergie (le transport motorisé) restreint les conditions de jouissance d’une valeur d’usage surabondante (la capacité innée de transit). La circulation nous offre l’exemple d’une loi économique générale : tout produit industriel dont la consommation par personne dépasse un niveau donné exerce un monopole radical sur la satisfaction d’un besoin. Passé un certain seuil, l’école obligatoire ferme l’accès au savoir, le système de soins médicaux détruit les sources non thérapeutiques de la santé, le transport paralyse la circulation » (p 410).   

 

Les courants de pensée actuels qui font la critique du productivisme (Décroissance, altermondialisme, écologistes…) contribuent à mettre en lumière le paradoxe incroyable et insupportable de notre époque : Nous vivons dans une société d’abondance et d’accumulation de richesses matérielles et de capacités techniques à un point jamais atteint auparavant, mais en même temps, nous vivons l’époque où la misère a explosé dans le monde, où une grande partie des peuples des pays non occidentaux est passée de la pauvreté à la misère, et où, dans nos sociétés dites « riches », le fossé entre les très riches et les très pauvres s’est le plus creusé.

Ce paradoxe n’est pas incompréhensible, il fait partie d’une logique rodée depuis maintenant deux siècles (depuis la Révolution industrielle à la fin du 18e siècle) : Alors que la misère était avant notre époque moderne occasionnée sporadiquement par des aléas climatiques (sécheresse, inondation…), des épidémies ou des guerres, la misère produite par l’économie moderne est systémique et latente : Elle est créée par les mécanismes de l’économie libérale moderne, intégrée en eux comme son moteur fonctionnel.

La misère, à la différence de la pauvreté conviviale, se caractérise par la dépendance des individus et par la dépossession de leurs savoirs-faire et savoirs-être . Aujourd’hui, dans nos sociétés en « crise économique », le spectre de la misère se décline sous les termes de chômage, précarité, désinsertion…

Le mythe de la croissance économique infinie nous fait croire que les sociétés antérieures à la nôtre souffraient de misère et étaient en proie à des conflits tribaux permanents pour les ressources ; il ne nous parle jamais de leur sagesse, de ces principes d’auto-limitation pour favoriser la cohésion sociale, de la richesse de leur vie intérieure et culturelle…

Dans leur passionnant ouvrage La puissance des pauvres (2008), Majid Rahnema et Jean Robert, parle de cette force de vie qui anime ceux qui savent se débrouiller avec ce que leur offre le milieu de vie où ils se sont enracinés, et qui déploient au quotidien créativité, partage et savoir-faire pour subvenir par eux-mêmes à leurs besoins ; ils habitent un cosmos à taille humaine dont ils se sentent faire partie intégrante et qu’ils soignent, leur sensibilité connectée en permanence à ce qui les entoure. Ils cultivent en eux-mêmes et dans leurs relations au monde  une richesse que la logique matérialiste et productiviste qui domine ne sait pas voir :

« L’abondance matérielle des riches modernes est radicalement différentes du sens de la richesse des sociétés « pauvres », où elle est richesse de relations humaines, plénitude du monde vécu. » (p 53)

« Le concept moderne, économique, de pauvreté dépouille les « pauvres » de la chair de leur expérience intime, de leur sens de l’ici et maintenant, de ce qui, pour eux, représente une vie riche et heureuse, une vie qui leur permettrait de maintenir et de renforcer les liens de solidarité et de convivialité susceptibles de leur apporter ce dont ils ont vraiment besoin, ou plutôt ce qu’ils désirent vraiment sans avoir à dépendre d’institutions extérieures sophistiquées auxquelles ils n’ont accès que lorsque ces institutions ont besoin de leurs besoins. » (p 64).

« Des milliers d’années de vie conviviale ont engendré des espaces dans lesquels prendre soin de soi est structurellement lié à prendre soin de tous les autres habitants de chaque microcosme » (p 89).

La mondialisation de l’économie libérale, imposée par des institutions toutes-puissantes comme le FMI ou la Banque mondiale, est en train de tuer les économies de subsistance des peuples non occidentaux ; la logique de l’aide au développement ne remet pas en cause cette guerre sournoise contre la capacité de ces peuples à subvenir par eux-mêmes à leurs propres besoins, les rendant dépendants encore un peu plus. Mais ce processus d’éradication des possibilités pour les individus de faire usage de leur « puissance » (de créativité, d’action, de réflexion autonome…) est aussi en train de gagner du terrain chez nous en Occident avec la marchandisation/privatisation du moindre espace-temps :

« Le monde vernaculaire qui est en train de se perdre dans les sables du désert de la rareté nous est encore accessible par quelques vestiges : la liberté de ramasser quelques branches mortes dans les bois et l’aubaine devenue rare de se désaltérer à une source d’eau vive ou celle d’uriner gratuitement dans un fourré, la désenclosure des champs après la dernière récolte, le renoncement de bien des cueilleurs de fruits champêtres à commercialiser leur récolte… » (p 116).

Face à la démesure actuelle, il est grand temps de reconquérir notre puissance individuelle et collective en s’engageant dans la voie de la sobriété volontaire qui permet simultanément de se désintoxiquer des faux besoins créés par la société de consommation et de se découvrir riche d’autres facettes (sensible, rêveuse, créative, contemplative, solidaire…) littéralement étouffées par le dopage consumériste. S’il s’agissait d’autres types d’aliénations, d’autres l’ont fait à travers l’histoire, des Cyniques de la Grèce antique aux sectes protestantes en passant par les transcendantalistes ou les communautés libres qui ont fleuri à la fin du 19e siècle…

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