Publié par : lejardinierjardine | 5 juillet 2011

Tour d’horizon du sens de la mesure à travers les cultures

Cet article aimerait inviter à réfléchir sur le sens de la mesure et des modes de régulation sociale des « lois de la mesure » dans différentes cultures, à travers le monde et à diverses époques.

Les « cultures de la mesure » sont très variées et riches à découvrir pour approfondir notre réflexion sur le rôle de la limite dans toute société, et pour lire la démesure occidentale actuelle à la lumière d’autres modes de régulation sociale qui maintiennent la cohésion de leur société en imposant des garde-fous aux comportements d’excès et de démesure des individus et des institutions.

Voici un petit tour d’horizon pour une mise en bouche :

Nombre de penseurs grecs plaçaient le sens de la mesure et la capacité de modération personnelle parmi les valeurs humaines fondamentales.

Le philosophe Parménide (544- 450 av. J.C), considéré comme père de l’ontologie, évoque le principe de plénitude de l’être atteint grâce à ses limites: « Car la contraignante Nécessité le maintient dans les liens d’une limite qui l’enserre de toutes parts. C’est pourquoi la loi est que ce qui est ne soit pas sans terme, car il est sans manque, et n’étant pas, il manquerait de tout » (Poème, fragment 8).  Sans des limites claires, l’être souffre constamment du manque, comme nous l’avons vu chez l’individu hypermoderne qui s’immerge dans le mouvement permanent pour fuir son manque à être (Cf article « La démesure existentielle de notre époque »).

Socrate (470-399), pour qui « Être philosophe ne consiste pas à savoir beaucoup de choses, mais à être tempérant. », prolonge cette idée à travers le propos que lui fait tenir Platon dans la discussion du Gorgias avec Calliclès : Ce dernier s’oppose à Socrate qui pense que les hommes doivent régler leur conduite sur la loi souveraine de la nature (physis), la loi humaine (le nomos) devant s’harmoniser avec la loi naturelle ; pour lui, l’homme est la mesure de toute chose et doit donner libre court à ses passions pour bien vivre. Voici un extrait de leur dialogue :

«  Calliclès : Voici, si on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient-elles, et ne pas les réprimer. Au contraire, il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de si grandes passions et de les assouvir avec tout ce qu’elles peuvent désirer.

Socrate : Mais, tout de même, la vie dont tu parles, c’est une vie terrible! (…) En effet, chez les hommes qui ne réfléchissent pas, (Euripide) dit que ce lieu de l’âme, siège des passions, est comme une passoire percée, parce qu’il ne peut rien contrôler ni rien retenir -il exprime ainsi l’impossibilité que ce lieu soit jamais rempli.  »

Socrate choisit l’image de deux hommes, l’un à la vie d’ordre et l’autre à la vie déréglée, qui possèdent des tonneaux :

«  Les tonneaux de l’un sont sains, remplis de vin, de miel, de lait, et cet homme a encore bien d’autres tonneaux, remplis de toutes sortes de choses. Chaque tonneau est donc plein de ces denrées liquides qui sont rares, difficiles à recueillir et qu’on n’obtient qu’au terme de maints travaux possibles. Mais, au moins, une fois que cet homme a rempli ses tonneaux, il n’y a plus à reverser quoi que ce soit ni à s’occuper d’eux; au contraire, quand il pense à ses tonneaux, il est tranquille. L’autre homme, quant à lui, serait aussi capable de se procurer ce genre de denrées, même si elles sont difficiles à recueillir, mais comme ses récipients sont percés et fêlés, il serait forcé de les remplir sans cesse, jouir et nuit, en s’infligeant les plus pénibles peines. Alors regarde bien, si ces deux hommes représentent chacun une manière de vivre, de laquelle dis-tu qu’elle est la plus heureuse? Est-ce la vie de l’homme déréglé ou de l’homme tempérant? En te racontant cela, est-ce que je te convaincs d’admettre que la vie tempérante vaut mieux que la vie déréglée ?

Calliclès : Tu ne me convaincs pas, Socrate. Car l’homme dont tu parles, celui qui a fait le plein en lui-même et en ses tonneaux, n’a plus aucun plaisir, il a exactement le même type d’existence dont je parlais tout à l’heure : il vit comme une pierre. S’il a fait le plein, il n’éprouve plus ni joie ni peine. Au contraire, la vie de plaisir est celle où on verse et reverse autant qu’on peut dans son tonneau !  »

Epicure (341-270 av. J.C) place au cœur de sa philosophie trois grandes vertus : la patience, l’espoir et la reconnaissance. Cette dernière qualité amène à se rendre compte de la richesse et de la saveur de ce que l’on a déjà vécu, à l’inverse de l’attitude de fuite en avant dans l’avenir pour obtenir ce qu’on n’a pas encore ; pour le fondateur de l’Epicurisme –philosophie dont notre époque a dévoyé le sens- « l’ingratitude de l’âme a rendu le vivant d’une gourmandise illimitée pour les variétés dans le régime de vie ». Se s sou

Dans les Pythiques, le poète lyrique Pindare (518-438 av. J.C) fait l’éloge de la vertu de modération dans nos attentes face à la vie : « Il ne faut demander aux dieux que ce qui convient à des cœurs mortels, il faut regarder à nos pieds, ne pas oublier notre condition. O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible ! ».

Le bouleversement de la nouvelle conception d’un monde fini

Au 16e et 17e siècles, la civilisation occidentale connaît une rupture fondamentale avec les découvertes scientifiques qui bouleversent la cosmovision chrétienne qui dominait jusque-là. Le Traité de Copernic « Traité sur les révolutions célestes », publié en 1543, révèle que la Terre n’est pas le centre de l’univers- comme l’affirmait la thèse aristotélicienne du géocentrisme- mais qu’elle est en réalité un satellite du Soleil, autour duquel tournent toutes les autres planètes.

Descartes (1596-1650)  rédige de son côté ses Règles pour la direction de l’esprit où il affirme : « Il doit y avoir quelque science générale expliquant tout ce qu’on peut chercher touchant à l’ordre et la mesure…Et cette science est appelée …mathématique universelle, parce qu’elle renferme tout ce pourquoi les autres sciences sont dites des parties des mathématiques ». Cette nouvelle vision mathématique du monde, qui fait de l’homme le maître et possesseur de la nature (Cf le fameux discours de la méthode de Descartes), est confortée par Galilée dans son œuvre « L’essayeur » (1623) : « Le livre de l’Univers est écrit dans la langue mathématique ; ses caractères sont des triangles, des cercles, et d’autres figures géométriques sans l’intermédiaire desquelles il est humainement impossible d’un comprendre un seul mot »; et plus tard par Newton qui publie en 1687 ses Principia Mathematica.

A partir du 16e siècle, la logique scientifique instaure la mesure quantitative des phénomènes existants comme nouveau référentiel de la lecture du monde; la bulle des cosmos antérieurs (grec et chrétien notamment), qui formaient des unités cohérentes au sein d’un espace-temps délimité, est pulvérisée par la nouvelle échelle du temps linéaire infini du Progrès scientifique et de l’espace infini ouvert par la Révolution Copernicienne.

Angoisse face à l’infini et Recherche de « mesures à taille humaine »

A travers ses grandes oeuvres, Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), Rabelais critique le savoir démesuré des pédagogues de la Sorbonne, qui se gavent de savoirs sans avoir de buts précis et sans rien en faire; dans la célèbre lettre que Gargantua devenu vieux adresse à son fils Pantagruel, il écrit la célèbre phrase suivante : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’utopie de l’Abbaye de Thélème définit un cadre pour une nouvelle mesure favorisant le plein épanouissement de l’homme: Celle justement où l’homme est au centre du temps et du monde.

Le philosophe Pascal (1623-1662) témoigne avec force de l’angoisse qui assaillit l’homme confronté à l’infini, au moment de l’émergence de la pensée rationaliste; il parle de la « Disproportion de l’homme » qui n’est ni à la mesure de l’infiniment petit ni de l’infiniment grand qu’explore peu à peu la science: « Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout ». (…) »Voilà notre état véritable, c’est ce qui nous rend incapable de savoir certainement et d’ignorer absolument ». A sa suite, les moralistes du 17e siècle réfléchissent à l’essence de la « juste mesure », qui devient relative à chacun de nous; Pour La Rochefoucauld , l’honnête homme est celui qui a trouvé « sa cadence », son rythme propre.

Le passage du monde clos des Grecs et hommes du Moyen-âge à l’univers infini de la culture moderne ne s’est pas fait sans troubles; au moment où nous cherchons à sortir de la vision du monde uniquement rationaliste et anthropocentrée, ce détour par l’histoire est éclairant !

Le sens de la mesure dans certaines sociétés non industrielles

Le sens de la mesure dans les sociétés non-industrielles (terme que je préfère à pré-industrielle, comme si le modèle industriel fixait l’origine du temps comme l’an O avec le Christ), se manifeste dans différents champs de l’existence, comme dans le fait par exemple de ne pas trop prélever sur la nature au même endroit pour ne pas épuiser les ressources, ou de ne pas s’épuiser soi-même en fournissant un travail démesuré au vue des besoins à satisfaire.

Dans son livre passionnant Age de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives(1972), l’ethnologue Marshall Sahlins inverse avec brio la lecture occidentale de l’économie des sociétés « primitives »: « Affirmer que les chasseurs vivent dans l’abondance, c’est donc nier que la condition humaine est une tragédie concertée et l’homme, un forçat qui peine à perpétuité dans une perpétuelle disparité entre ses besoins illimités et ses moyens insuffisants. Car il y a deux voies possibles qui procurent l’abondance. On peut « aisément satisfaire » des besoins en produisant beaucoup, ou bien en désirant peu. (…)  Ignorant cette obsession de la rareté qui caractérise les économies de marché, les économies de chasse et de cueillette peuvent miser systématiquement sur l’abondance ». (p 37-38)

Sahlins montre que la plupart des sociétés non industrielles ne voit pas l’utilité d’accumuler surtout quand il s’agit de peuples nomades, comme par exemple des Bochimans du Kalahari qui disposent d’abondance de matériaux dans leur environnement et qui n’ont pas cherché à développer des techniques de stockage et emmagasinage, ni à s’encombrer de surplus; de même, les Yahgan de la Terre de Feu répugnent à posséder plus d’un exemplaire des objets d’usage courant. Sahlins s’appuie sur les données recueillies par une expédition scientifique américaine et australienne en Terre d’Arnhem en 1948, pour souligner que ces peuples parviennent à satisfaire leurs besoins en travaillant peu et en se ménageant beaucoup de temps pour explorer d’autres facettes de leur existence (art, danse, sieste, palabre, contemplation…): « La conclusion patente, immédiate, est que les gens ne travaillent pas très dur. Quatre ou cinq heures représentent le temps moyen par personne et par jour consacré à l’acquisition et à la préparation de la nourriture. Au surplus, ils ne travaillent pas de manière soutenue. La quête de nourriture est une activité hautement discontinue. On s’arrête momentanément dès que l’on s’est procuré de quoi vivre momentanément, ce qui laisse beaucoup de temps libre. (…) Plutôt que de forcer jusqu’aux limites des énergies humaines et des ressources naturelles, il semble que ces Australiens restent en-deça de leurs possibilités économiques objectives » (p 56).

Cette attitude de « travailler juste ce qu’il faut pour subvenir à ces besoins de base » était aussi présente dans les sociétés traditionnelles européennes avant l’émergence du salariat avec la révolution industrielle à la fin du 18e siècle, et avant l’emprise du culte du travail sur l’identité sociale au cours du 20e siècle.…

Je ne résiste pas à citer ce passage du très beau livre de Majid Rahnema et de Jean Robert La puissance des pauvres (2008): « Sous sa forme conviviale, la pauvreté est un mode de vivre ensemble basé sur les principes de la simplicité, de la solidarité, de la frugalité, du partage, du sens de l’équité et du respect pour son prochain. (…) La plupart des cultures préindustrielles ont pratiqué la pauvreté conviviale dans l’esprit de ce que, en arabe et en persan, on appelle qanat’at, vertu qui exprime le contentement de ce qu’on a et de ce qui est perçu comme la juste part de chacun dans l’abondance de l’ordre cosmique. Dans les sociétés vernaculaires, une telle vertu n’était pas seulement nécessaire pour bien vivre avec soi-même et son milieu humain et naturel, mais aussi pour assurer la cohésion sociale et les autres conditions nécessaires à la lutte commune contre la nécessité. » (p 46).

Chez les Bamanan du Mali, le terme sabali est une invitation à la modération, qui est une des valeurs cardinales de ce peuple. De nombreuses sociétés africaines, au Mali ou ailleurs, ont mis en place des valeurs et des comportements qui régulent la démesure et la violence dans les relations sociales: à travers par exemple le «sanankouya» ou «alliance à plaisanterie», système d’alliance inter-clanique très répandu en Afrique de l’Ouest, qui autorise les alliés à s’adresser des reproches ou des insultes sur le ton de la plaisanterie, constituant un exutoire à la violence dans des situations de tensions importantes; il y a aussi le rôle central de la médiation par des tiers (lors de mariage, d’alliances diverses, de conflits…), qui favorise une culture de la médiation et de la négociation.

Comparée à notre mode de communication moderne façonné par les mass média ( tout dire,à tort et à travers), l’usage de la parole est particulièrement mesurée, car la parole est engagement, elle a force d’acte; en effet, elle sert à des choses importantes comme rétablir la concorde quand il y a conflit, ou à transmettre la culture et les valeurs partagées, par la bouche notamment des conteurs et des griots qui profèrent des paroles sacrées.

Je terminerais ce tour d’horizon par le sens de la mesure dans l’écosystème fragile et limité de oasis du désert, dont parle si bien le poète-paysan Pierre Rabhi, dans son dernier ouvrage Vers la sobriété heureuse: « Au sein du désert inhospitalier, la vie a une saveur de miracle. L’ambiance est la frugalité. La misère extrême touche peu les gens de cette culture de l’aumône et de l’hospitalité, sans cesse rappelés comme devoirs majeurs par les préceptes de l’islam.(…)  Ici, l’existence s’éprouve de manière tangible. La moindre gorgée d’eau, la moindre bouchée de nourriture donne à la vie, sur fond de patience toujours renouvelée, une réelle saveur. On est prompt à la satisfaction et à la gratitude dès lors que l’essentiel est assuré, comme si chaque jour vécu était déjà un privilège, un sursis ». (p 10-11).


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