Publié par : lejardinierjardine | 1 décembre 2011

Fable « La réforme des valises »

Fable écrite en octobre 2010. Licence Creative Commons
La Réforme des valises de Alice Médigue est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

 

La Réforme des valises

 

Au début de l’hiver, le Gouvernement exposa son nouveau plan de lutte contre la Menace de Soumission (tout le monde disait la « MS ») qui pesait chaque jour plus lourdement sur les habitants d’Hybrispolis. Les autres Cités prenaient de l’avance dans la Mise en Coupes Réglées de la planète (la « MCR ») ; la catastrophe annoncée de la grande pénurie se rapprochait inéluctablement et avec elle, le spectre d’une soumission odieuse par un retour à l’esclavage au profit de la Cité qui dominerait.

Il ne s’agissait pas seulement de continuer à accumuler à marche forcée des réserves de ressources, il fallait aussi intensifier les attaques contre les Cités plus faibles à travers une politique agressive de Démonstration de Force (DF) pour se préparer à devenir maître plutôt qu’esclave lorsque la grande pénurie s’abattrait.

 Au cœur de ce nouveau plan, le Gouvernement d’Hybrispolis annonça une mesure d’urgence, enjoignant chacun à coopérer avec le plus grand instinct de conservation : « Nos experts sont formels : au cas où nos efforts de MCR ne nous permettraient pas d’imposer notre domination, nous ne disposons que d’une seule navette de sauvetage qui ne peut supporter le poids que de 21 % de notre population. Ce seront donc les plus réactifs qui pourront échapper à la MS le jour J. Notre Gouvernement, et vous le savez bien, va faire tout son possible pour donner sa chance à chacun. La contention éducative et la compétition du secteur laborieux vous entraînent d’ores et déjà à l’adaptation fonctionnelle en toute situation. Bien qu’il y ait une part d’imprévu le jour J, vous aurez déjà acquis les réflexes de base pour tirer votre épingle du jeu.

Par ailleurs, nous imposons dès aujourd’hui une mesure d’urgence : chacun doit se délester de tout ce qui pourrait l’encombrer au moment de courir vers la navette ; mettez tout dans la grande valise que nos services vous distribueront demain, sauf vos attributs d’identité qu’il est impératif de garder sur vous. Nous allons certes continuer nos actions offensives, MCR et DF, partout où nous le pouvons, mais il est fondamental de s’entraîner dès maintenant à sauver sa peau en cas de catastrophe ultime ».

 

Comme prévu, le Gouvernement distribua le lendemain de grandes valises à compartiments aux habitants ; pour que tout y rentre bien, il y avait une façon unique de faire, indiquée dans un mode d’emploi distribué gracieusement par le Pouvoir. Il était divisé en chapitres qui expliquaient les quatre Traitements à appliquer aux Encombrants Personnels (les « EP ») et la façon de les ranger dans les différents compartiments de la valise :

 

A) « Le Traitement des Souvenirs » :

Le Jour J, il ne faudra avoir qu’une seule idée en tête ; aussi, les traces du passé ne doivent pas déconcentrer la course. 

A ranger dans le compartiment portant l’étiquette A.

 

Exemples : photographies ou dessins d’enfance, livres et musiques de l’adolescence, réminiscences de paroles familières ou exaltées, de comptines et de chansonnettes, de plaisanteries ou d’histoires contées…

 

B) « Traitement des Emotions Inutiles » :

 Le Jour J, il faudra être uniquement porté par le stress de la survie ; aussi, les émotions intempestives doivent être impérativement neutralisées.

A ranger dans le compartiment portant l’étiquette B.

 

Exemples : Passion, humour, tendresse, nostalgie, colère, tristesse, empathie…

 

 C) « Traitement des Idées Fantasques » :

 Le Jour J, il faudra avoir en tête l’idée unique et extrêmement précise de sa survie ; aussi, les idées floues sont à bannir avec détermination. 

A ranger dans le compartiment portant l’étiquette C.

 

Exemples : Poésies, traces de créations artistiques, délires de l’Imagination, éthiques d’engagements abstraits…

 

D) « Traitement des Questions et des Doutes » :

 Le Jour J, il ne faudra surtout pas hésiter à courir vite et droit en direction de la navette; aussi, cette catégorie rouge des questions et des doutes est à neutraliser avec la plus grande rigueur.

 A ranger dans le double-fond de la valise, bien veiller à attacher toutes les sangles pour que rien ne puisse glisser au-dehors.

 

NB : Il est obligatoire de garder sur soi ses attributs identitaires : carte bleu, chéquier, papiers d’identité, livret laborieux et les clefs de ses possessions.

 

 

 Une fois la valise fermée à double tour, il fallait remettre les clefs à la Direction de son lieu laborieux. Les parents devaient se charger de faire la valise de leurs enfants et adolescents (les Forces de l’Ordre pouvant venir en aide en cas d’oppositions), puis de remettre les clefs au Conseil d’orientation et d’Insertion de l’Enfance et de la Jeunesse (COIEJ).

Il y avait des clauses particulières pour les non insérés dans le secteur laborieux : Les chômeurs devaient les déposer au centre d’Insertion Laborieuse de leur commune ; les « Sans » (qui n’avaient ni travail, ni compte en banque, ni possessions fixes), devaient les remettre aux Forces de l’Ordre qui passeraient dans les rues et les squats ; les vieux, quant à eux, les déposeraient au Service des Pompes funèbres le plus proche de chez eux.

 Les gens avaient été habitués depuis longtemps déjà à se délester de leurs EP ; depuis une vingtaine d’années, les vestiaires sur les lieux laborieux s’appelaient d’ailleurs « dépôts des Encombrants Personnels ». Les jeunes avaient aussi les leurs dans les espaces de contention éducative. On avait fini par penser que c’était la seule manière d’être suffisamment passe-partout pour obtenir ses attributs identitaires, essentiels à une vie à l’abri du péril.

L’existence atroce des Sans était là pour le rappeler… Surtout ceux qu’on voyait couchés sur les trottoirs, qui avaient perdu toutes leurs facultés d’adaptation fonctionnelle… Et ces fous qu’on enfermait dans les asiles et qui disaient des choses insensées ; ils se posaient des questions qui les rendaient incapables d’obtenir leurs attributs, et ils finissaient par mourir oubliés … Le Jour J, ne comprenant pas l’utilité de courir, ils n’auraient aucune chance de survie, c’était sûr.

 Malgré un consensus très large au nom de l’instinct de conservation, une minorité d’habitants d’Hybrispolis était toutefois gênée par la mesure d’urgence qui venait d’être prise ; ce n’était pas tant l’histoire des 21% qui impliquait le sacrifice de 79% de la population, le principe d’inégalité fondamentale devant la survie n’offusquant plus grand monde ; c’était plutôt le fait d’avoir à remettre les clefs de sa valise, parce qu’on aimait bien tout de même de temps à autre, même seulement deux ou trois fois l’an lors des rassemblements de famille, repenser aux souvenirs d’enfance, échanger des idées sur des choses et d’autres, se parler d’une musique ou d’un livre qu’ils aimaient … Ne plus pouvoir jamais le faire ?

Certains parmi ces « résistants » s’organisèrent très rapidement (les habitants avaient trois jours pour faire leur valise et remettre les clefs) et constituèrent un réseau souterrain de fabrication de double de clefs qu’ils firent disparaître aussitôt le travail accompli.

 

 Le Gouvernement félicita les habitants et promit de s’attaquer au nouveau problème engendré par la « Réforme des valises » : les gens traînaient ce fardeau de dépôts en placards, ce qui les ralentissait et les soumettait à de graves crises d’anxiété, craignant de ne pas être assez rapides le jour J pour monter dans la navette.

Certains avaient bien tenté de se défaire complètement de leur valise, mais ils avaient péri au bout de trois jours, d’une mort très étrange : ils devenaient transparents, n’avaient plus prise sur le monde physique et finissaient par disparaître totalement. Il était possible de lâcher sa valise sans risque uniquement dans les lieux d’attribution identitaire forte, comme les endroits laborieux ou consuméristes équipés de vestiaires.

Le Pouvoir érigea une stèle immense au milieu de la ville en mémoire de ces Combattants du Fardeau, qui avaient essayé de s’en défaire au péril de leur vie.

 

 Au bout de six mois, la plupart des gens marchaient courbés sous le poids de leur valise, il devenait rare de voir quelqu’un dans la rue avancer la tête haute. Un autre phénomène bizarre apparut: les traits des visages s’effaçaient, à commencer par la bouche qui devenait une vague trace rose et fine. Cette transformation empêchait de parler, mais de toute façon les gens n’avaient plus rien à se dire, leurs idées et leurs émotions étant enfermées à clef dans les valises. Ce type de visage « lisse et mutique » devint à la mode ; dans les magazines et à la télévision, on vantait la beauté de ces visages sans faille qui étaient devenus rapidement la marque d’une réussite sociale et professionnelle convoitée, d’une grande capacité de réactivité… Et quelque part aussi le signe mystérieux de faire partie des 21%.

 Mais cela mettait les résistants au double des clefs dans un sacré pétrin, parce qu’ils avaient des visages étonnement singuliers et parlaient encore ; même s’ils restaient silencieux et enfouissaient leur visage dans leur écharpe, leurs traits détonnaient avec ceux des autres dans les rues et les lieux publics ; les visages lisses se mirent à les regarder avec le même air soupçonneux…

Des contrôleurs du Gouvernement furent envoyés pour vérifier l’état de rouille des serrures des valises appartenant aux « visages suspects » : ceux qui avaient des serrures trop bien huilées et visiblement en usage furent emprisonnés.

Ceux qui échappèrent au contrôle, marginalisés et acculés à la misère économique, finirent par errer sur les décharges de la ville pour se nourrir des restes alimentaires ; ils avaient encore au début la force et l’enthousiasme pour faire des veillées de résistance autour de grands feux de bois pendant lesquelles, leurs valises grand ouvertes, ils chantaient ensemble, récitaient des poèmes, brandissaient des questions libérées du double-fond de leurs valises et en discutaient jusqu’à l’aube.

Au milieu de l’hiver, souffrant de plus en plus de faim et de froid, chacun finit par se replier sur sa souffrance.

Au bout d’un an, ils moururent peu à peu l’un après l’autre ; sur les décharges de la ville, on apercevait leurs corps gisants, des charniers de visages étonnants marqués par la souffrance. C’était le dernier sentiment sur un visage que les visages lisses avaient pu voir avant que la chair ne pourrisse.

 

C’est aussi au bout d’un an que les valises devinrent de plus en plus lourdes à traîner, si lourdes que les gens commençèrent à ne plus pouvoir avancer et à mourir de stress, lors de crises cardiaques fulgurantes. Il y eut une véritable hécatombe à la fin de l’hiver, quand des rumeurs dans la presse firent courir le bruit que la MS était proche. Les plus fragiles moururent d’une crise cardiaque ; les autres périrent écrasés par leur valise alors qu’ils s’entraînaient à courir avec.

Il y eut aussi un suicide collectif (que le Pouvoir dénonça comme « pitoyable de lâcheté et de provocation ») sur les marches du Monument des Combattants du Fardeau, avec cette même plainte retrouvée écrite sur les corps, qui était plutôt une question dont ils n’auront jamais la réponse :

« C’est trop lourd à porter, nous n’en pouvons plus ; pourquoi seulement 21% ? ».

 

 Les gens commençaient à se demander si quelqu’un n’avait pas réussi à ouvrir leur valise en leur absence pour y glisser des poids, du ciment, des pierres… Ils étaient de plus en plus nombreux à réclamer de pouvoir rouvrir leur valise pour l’inspecter ; une atmosphère de plainte nocive à la bonne marche des affaires se propageait insidieusement dans la ville.

Le Gouvernement commença à s’inquiéter quand certaines personnalités phares de la MCR et de la DF manifestèrent également des signes de fatigue physique liée à la pesanteur de leur valise. Un système coûteux de roulettes électriques – réservé pour le moment à ce milieu confidentiel – leur facilitait pourtant la marche, ils pouvaient continuer à avancer droit, mais malgré cela, certains durent être immobilisés pour hypertension tandis que d’autres ne parvenaient tout bonnement plus à traîner leur valise.

 Le Gouvernement décida alors de constituer un groupe Tests d’habitants, promis aux plus grands honneurs, chargés d’ouvrir publiquement leur valise afin de déterminer ce qui pesait autant.

Il avait sélectionné dix superbes visages lisses qui se plaignaient de valises étonnamment lourdes.

 Ce fut un jeudi, sur la place centrale de la ville, au pied du Monument aux Combattants du Fardeau. Il y avait dans l’air une extrême tension, on redoutait ces ouvertures, comme si elles pouvaient réduire à néant tous les efforts consentis jusque-là.

Puisqu’on ne pouvait plus émettre des paroles de remerciement, le gouvernement imposa deux minutes de silence solennellement observées partout dans la ville.

Les dix visages lisses ouvrirent leur valise en même temps, sous l’œil des milliers de caméras de la presse d’Hybrispolis.

Quel ne fut pas l’étonnement de chacun, quand on aperçut des valises quasiment vides d’encombrants, il semblait qu’ils s’étaient effrités, qu’ils étaient tombés en poussière… Mais dans le double-fond des valises, à la place des questions sanglées, il y avait quelque chose qui pesait terriblement lourd, comme des masses de plomb cachées là.

Un habitant courageux y glissa la main et en retira avec difficulté une poignée d’étranges objets pesants:

des mots morts gisaient dans le creux de sa main.

 


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