Publié par : lejardinierjardine | 1 décembre 2011

Fable « La toile de fond »

Fable écrite en octobre 2010. L’action se passe à Hybrispolis, la ville de la démesure; lisez en premier la Réforme des Valises pour mieux comprendre.

Licence Creative Commons
La toile de fond de Alice Médigue est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

La Toile de Fond


La grande majorité des habitants d’Hybrispolis passaient en moyenne une bonne dizaine d’heures par jour devant la Toile interactive du Réseau, tendue dans les différentes pièces de leurs habitations, sur leurs lieux de travail et, de plus en plus souvent aussi, sur des panneaux géants dressés en divers points de l’espace public.

Chacun pouvait se voir évoluer en temps réel sur la carte de la Toile, sous la forme d’un point lumineux, parmi un réseau immense de particules interconnectées. En outre, la Toile ouvrait à chacun l’espace d’une communication intensive et instantanée qui permettait à tout moment des échanges d’informations en nombre considérable.

Quand ils n’étaient pas devant la Toile, par exemple à table avec des amis ou dans une rue non équipée, les gens du Réseau (c’était le nom donné à cette majorité acquise à la Civilisation de la Toile) avaient le regard scindé en deux : un angle frontal aigu leur permettait de voir ce qu’il y avait autour d’eux, tandis que le reste de leur champ de vision était occupé par la Toile du Réseau qui s’y était progressivement intégrée. Pour leur plus grand malheur, dans ces moments-là, ils devaient se contenter de voir l’image de la Toile en arrière-plan, ne pouvant plus y interagir ; en effet, leur participation au Réseau était désactivée car il leur était pour l’instant impossible de jouir du don d’ubiquité, d’être présents ici et ailleurs à la fois. Certaines Citées voisines à la pointe de l’innovation, en particulier Pantachou-Parousiapolis, utilisaient des techniques ubiquitaires avancées, mais gardaient précieusement le secret de leurs trouvailles.

Avec cette toile de fond omniprésente dans le regard, les gens du Réseau ne vivaient qu’à moitié les instants qu’ils ne passaient pas devant la Toile, songeant constamment à toute l’information qui devait leur échapper dans ces moments-là, à tous les événements qui devaient agiter le monde à leur insu. Car seul le Réseau pouvait fournir en temps réel une telle abondance d’informations, permettant de se trouver toujours au coeur de l’événement, « là où les choses se passent » (…comme on avait coutume de dire).
Pour beaucoup, ces moments d’absence souvent imposés par les besoins du corps et heureusement limités à quelques heures dans la journée, engendraient une véritable frustration, l’angoisse d’être en train de perdre son identité, sa connexion à la réalité.

C’était à l’adolescence, quand la soif de connectivité devenait impérieuse, que les habitants d’Hybrispolis recevaient leur premier duplicata personnel de la Toile interactive du Réseau, qu’on tendait triomphalement dans leur chambre ; ils passaient dès lors le plus clair de leur temps à y surfer. A force de pratique quotidienne, la Toile finissait par s’intégrer entièrement au regard à l’âge de 20 ans ; Cet âge, appelé âge de « l’Absorption par la Toile », constituait une étape importante dans l’existence ; il annonçait la pleine intégration d’un individu dans la Communauté des gens du Réseau.

Les anciens, qui n’avaient pas connu l’Absorption par la Toile, semblaient de plus en plus irréels ; Enfermés dans leur corps et limités à leurs petits espaces-temps singuliers, ils vivaient en périphérie du monde. Ces pauvres vieux, et quelques jeunes marginaux récalcitrants à la Civilisation de la Toile, vivaient littéralement dans le dos du monde, prisonniers de leur cécité, eux qui n’avaient pas la Toile intégrée au regard ; ils devaient voir le monde en blocs monolithiques, vivre sans recul des espaces-temps donnés tels quels, sans avoir pu au préalable balayé la multiplicité des expériences possibles pour choisir la meilleure. Appelés communément « gens de la Présence », ils habitaient souvent des villages dépeuplés que les gens du Réseau disaient « morts », de véritables cimetières où la vie avait été enterrée avant l’heure. Les gens du Réseau étant presque toujours chez eux ou dans quelques bureaux devant la Toile, il n’y avait plus beaucoup de personnes présentes physiquement dans les rues des villages et des villes… Les villages de province d’abord, puis le centre des villes, devinrent de véritables lieux fantômes qu’on ne pouvait traverser sans se dire : « la vie est ailleurs »…
Les seules concentrations physiques de personnes qui perduraient étaient les masses anonymes des galeries commerciales géantes aux abords des villes, où se mêlaient activités de consommation et de divertissement. Seules comptaient la mobilité et l’ampleur de l’extension des connexions, le mouvement rapide et constant du Réseau pulvérisant l’espace-temps singulier local. La rencontre mutuelle comme autrefois n’était plus possible, le mode dominait de sociabilité consistait désormais à s’agglutiner autour de pôles de rencontre indiqués par le Réseau.

Dans ce contexte, les gens de la Présence étaient devenus des antiquités, des fragments du monde ancien qui donnaient encore quelques fois dans les rues des scènes étonnantes de rencontres mutuelles.

La vie de la Toile se développa de manière fulgurante et pléthorique, puis vint le moment où elle commença à stagner. En effet, les gens du Réseau finirent par se trouver dans l’incapacité de choisir, tant il y avait de choses multiples à découvrir ; chacun voulait être partout à la fois, profiter de toutes les opportunités offertes sur la Toile. Demeurer enfermé dans sa petite situation relative, voilà la plus atroce des conditions ! C’était le Moyen-âge, l’esclavage de la Présence, incarnée par la figure du pauvre hère qui suit le chemin tout tracé de son existence dans l’ignorance la plus parfaite de tous les autres chemins possibles !

Ne sachant plus choisir, les gens du Réseau ne s’engageaient plus dans la construction de nouvelles ramifications de la Toile; ils passaient des heures à surfer sur les ramifications existantes, s’évertuant à en absorber toute l’information, désormais incapables de se concentrer sur un point particulier à partir duquel ils auraient pu créer quelque chose de nouveau.

La Toile devint alors un chaos de connaissances à l’état brut où s’agitaient fébrilement de purs esprits; elle surplombait un monde physique étrangement vide où des corps désertés s’alimentaient et marchaient comme des automates. La Toile, qui avait évolué en spirale depuis sa création, commençait à perdre de l’amplitude et à adopter progressivement un mouvement de rotation sur elle-même.

Le délire de Récursivité, bien connu des milieux experts du Réseau, guettait Hybrispolis. Une dizaine d’années auparavant, une Cité voisine, nommée Panta-Idiapolis, y avait succombé : le mouvement récursif de sa Toile était devenu de plus en plus rapide et concentré sur lui-même, si bien que l’énergie phénoménale accumulée au niveau du centre de rotation avait fini par la pulvériser. Ce mal qui affectait le mouvement global de la Toile allait de paire avec un mal individuel qui grandissait de jour en jour : la scission ubiquitaire. Comme une cellule au moment de la mitose, l’esprit pris par le fantasme d’ubiquité entamait un processus de duplication qui se heurtait au rempart du corps qui, lui, ne pouvait se diviser sans périr. L’esprit à moitié dédoublé restait pétrifié, dans un pitoyable état d’immobilité qui gênait le mouvement de la Toile.

Alors qu’Hybrispolis était sur le point de sombrer dans le cercle fermé de la Récursivité, les experts du Réseau ne virent qu’une solution pour quitter cette orbite mortifère, et pouvoir créer de nouveau : réapprendre à voir les limites du monde et les prises singulières qu’il offrait. La toile de fond avait pris tant d’extension dans les regards qu’il était devenu difficile de percevoir ces limites et ces prises. Les gens de la Présence étaient les seuls qui pouvaient encore les voir distinctement, car ils s’en servaient pour vivre engagés dans des expériences singulières et faire cheminer leur existence à partir d’elles. Ils étaient en cela proches de la dynamique de la spirale, qui s’alimentait des décalages issus de la rencontre d’éléments singuliers, non uniformes au mouvement circulaire répété à l’infini. Si les gens de la Présence leur semblaient moins réels par leur mode d’existence qui les cantonnait à la périphérie du monde, les gens du Réseau ne pouvaient nier qu’ils étaient des points d’ancrage au monde physique tout à fait essentiels ; les traces de la présence qu’ils cultivaient dans leur mode d’existence, constituaient de précieux repères pour ne pas sombrer dans l’emballement de la Récursivité qui pouvait détruire la Toile.

Pour la première fois depuis fort longtemps, les gens du Réseau firent l’effort déchirant de s’extirper de la Toile ; avec l’aide des gens de la Présence qui les encouragèrent, ils redescendirent tout doucement dans leur corps, et cessèrent enfin de n’avoir pour seule image d’eux-mêmes, que ce point lumineux sur le Réseau. Ce fut pour eux comme une descente en rappel dans les profondeurs d’un gouffre obscur, avec au ventre l’angoisse de n’être plus rien ; mais peu à peu, ils retrouvèrent les prises perdues de leur présence au monde.

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