Publié par : lejardinierjardine | 1 décembre 2011

Fable « Sans estrade ni voix off »

Fable écrite en octobre 2010. L’action se passe à Hybrispolis, la ville de la démesure. Lire avant « la Réforme des valises » pour mieux comprendre.

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Sans estrade ni voix off de Alice Médigue est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

Sans estrade ni voix off

Cinq ans auparavant, le gouvernement d’Hybrispolis avait créé un service spécial pour traiter le cas des étrangers qui arrivaient d’autres Cités voisines et de plus loin encore. Depuis la Réforme des valises, qui avait imposé aux habitants d’enfermer leurs encombrants personnels dans une valise, il n’y avait plus guère de différences entre eux, tout le monde s’activait pour la même chose, la bonne marche des affaires de la Cité, avec le même visage lisse et également préoccupé de faire vite et plus. Il y avait eu des résistances au début, des gens qui se sentaient différents avec leur parler local, leur sensibilité et leurs goûts particuliers, mais ils avaient été peu à peu emportés par la force du mouvement collectif dévoué à la croissance sans limites de la Cité.

Ce service spécial, appelé « Service de la Valeur Ajoutée Exotique » (VAE) accueillait les étrangers en leur expliquant, par le biais de traducteurs bilingues, le fonctionnement d’Hybrispolis et l’utilité de la Réforme des valises. Ce service était rattaché à la fois au ministère de la Réduction des Différences et au ministère de la Patrimonialisation de la Diversité. C’était ce dernier ministère qui avait mis en place le réseau des musées sur les cultures locales disparues où l’on pouvait admirer les coiffes et les costumes, découvrir les patois et les contes traditionnels des Anciens qui avaient vécu à l’époque où existaient encore des différences dans la façon de vivre et de penser sur le territoire d’Hybrispolis.

Les nouveaux arrivants étaient d’abord invités à se soumettre à une période intensive de séances de photographies et de tournage en échange de l’octroi par le Ministère de la Réduction des Différences des attributs identitaires qui leur permettraient de vivre en règle avec les lois de la Cité. Avant d’enfiler l’uniforme laborieux gris perle que tous les habitants d’Hybrispolis arboraient pour travailler, l’étranger devait donner en spectacle, avec le plus grand naturel, les paroles et les gestes singuliers de sa culture, qu’il s’agisse de danses, de chants, de poésies, d’histoires légendaires, de mimiques, de proverbes ou de croyances…Cela pouvait durer plus d’une semaine, jusqu’à ce que les dirigeants du Service de la VAE estiment que les traits de culture récoltés soient suffisamment consistants pour figurer dans un des nouveaux DVD de la collection « Richesses culturelles du Monde » qu’on espérait sortir au moment des fêtes. Cette collection faisait fureur depuis quelques années ; pour être sûrs d’être servis, les clients en venaient même à dormir la veille de la sortie d’un nouveau DVD devant les magasins de la chaîne « Images du monde » qui détenait le monopole du marché dans ce secteur des cultures disparues.

Les gens regardaient leurs DVD en famille ou entre amis, ils devenaient vite des films cultes que l’on se repassait régulièrement selon un rituel particulier : on festoyait avant la projection dans une ambiance survoltée, les convives euphoriques riaient et s’exclamaient comme jamais ils ne se le permettaient d’ordinaire, comme si l’attente du visionnage mettait tout le monde dans un état second ; puis arrivait le moment tant attendu, qui était toujours un grand moment d’émotion, partagé dans un silence fasciné, moment indescriptible à la fin duquel chacun se retirait dans son lit sans voix, les yeux brillants… Dans l’intimité de leur chambre, juste avant de se glisser sous les draps, certains sortaient leur valise de leur placard et la caressaient, en essayant de se souvenir ce qu’il y avait dedans enfermé à double tour. L’effet « Images du Monde » durait parfois jusqu’au petit-déjeuner le lendemain matin, lorsque les plus émus demandaient d’une petite voix si on n’avait pas encore, oubliées dans quelques recoins de la maison, quelques traces, photos, écrits ou objets, de la vie d’avant la Réforme des valises, avant que tous et tout soient pareils. Mais en général, personne ne savait répondre et très vite l’heure de partir aux postes laborieux coupait court à cet effort de remémoration.

Une fois que l’étranger avait obtenu ses attributs identitaires, il était autorisé à circuler sur le territoire d’Hybrispolis à condition qu’il serve un an le service publicitaire d’Images du Monde, en posant pour des photos ou en figurant dans des films ; il lui était aussi demandé de parader avec ses éléments culturels distinctifs lors de grandes célébrations officielles organisées par l’élite d’Hybrispolis. L’étranger en service se retrouvait avec de nombreux autres étrangers de cultures différentes, venus des quatre coins du monde, et ils paradaient tous ensemble sur une estrade, entre jets d’eau, coupes de champagne assorties de leurs petits fours et feux d’artifice. La mitraille des flashes des journalistes et des invités rendait ce spectacle plus fascinant d’exotisme encore ; cadré dans l’objectif, on avait l’impression d’avoir sous les yeux une des plus belles cartes postales de cultures disparues qui soit.

Après cette année de service, l’étranger devait faire sa valise d’encombrants personnels et remettre les clefs aux autorités, comme tous les habitants d’Hybrispolis l’avaient fait depuis la Réforme des valises. Il devait désormais se fondre dans la masse hybrispolisienne, en travaillant, en consommant et en traînant sa valise dans les rues comme toute le monde, vêtu de l’uniforme laborieux gris perle. Mais il gardait toutefois quelques traces de sa vie antérieure singulière, à travers la couleur de sa peau, ses façons de regarder et de se mouvoir. L’étranger n’arrivait généralement pas à trouver un poste laborieux, même en se faisant le plus hybrispolisien qu’il pusse, car les employeurs pensaient au fond d’eux-mêmes qu’il ne saurait pas être un rouage du système productif aussi parfait que quelqu’un né et élevé à Hybripolis. Certaines manies singulières, un certain rapport au temps hérités de sa culture d’origine viendraient immanquablement ralentir la cadence et la rentabilité du poste laborieux qu’il occuperait à la place d’un meilleur élément.

Les étrangers en uniforme gris perle se retrouvèrent donc à la rue de plus en plus nombreux ; au début, ils mendiaient à la sauvette, là où ils pouvaient, sans se faire voir des Forces de l’Ordre (la mendicité était interdite depuis longtemps ; une loi récente imposait d’ailleurs le « devoir d’invisibilité » aux Sans – sans papiers, sans domicile, sans compte bancaire et sans poste laborieux). Puis, ils eurent une idée lumineuse : aller devant les boutiques d’Images du Monde pour donner des spectacles « grandeur nature » des richesses culturelles du monde ; ils ne souhaitaient pas nuire à la vente des DVD qui proposaient déjà des images de leurs éléments culturels distinctifs, mais ils pensaient faire en sorte que les dirigeants de la collection les embauchent pour produire des spectacles associés à la sortie des DVD.

Ils arrivèrent une bonne trentaine, tous de cultures différentes, devant la plus grande boutique d’Images du Monde ; chacun avait préparé un petit show : Une danse aux Astres Rizotomes (dans la tradition Kaa, astres roulant sous l’Océan, responsables des tsunamis), un concert de Gnouu (instrument à vent en forme d’hippocampe ; celui qu’il avait apporté avec lui était enfermé dans sa valise, mais il avait pu en reconstruire un avec le bois tendre glané dans les futaies du grand parc d’Hybrispolis), un conte « sarpiconné » (raconté en faisant des contorsions)… L’un d’eux avait même prévu de cuisiner un plat traditionnel, le « Rupaturo », à base de jus d’orange amère et de Saro, un fruit rose à liserés bleus endémique de sa Cité dont il avait pu sauver quelques graines au fond de ses poches et qu’il avait cultivé en cachette dans un recoin du grand parc d’Hybrispolis. Ils ne portaient malheureusement plus leurs habits d’origine, l’uniforme laborieux gris perle gommait quelque peu leur originalité, mais ils pensaient quand même faire grand effet avec leurs paroles, leurs musiques, leurs danses et leurs mets étranges et envoûtants.

Quand le premier entama la Danse aux Astres, les gens qui rentraient et sortaient de la boutique s’arrêtèrent stupéfaits ; ils regardèrent jusqu’à la fin, interdits, la danse faite de galipettes et de sauts gracieux à l’image des mouvements des Rizotomes. Il n’y eu aucun applaudissement, mais une rumeur de chuchotements ; malgré le silence pesant qui suivit, le joueur de Gnouu se mit à souffler dans le ventre de l’hippocampe qui émit un magnifique son flûté qui parut s’élever très haut au-dessus de l’assemblée qui grossissait à vue d’œil. Les visages étaient sévères et des chuchotements agressifs arrivaient jusqu’aux oreilles des étrangers qui, bien que troublés, pensèrent que les gens appréciaient quelque part le spectacle puisqu’ils restaient. Le conteur se mit alors à sarpiconner ses paroles en faisant ondoyer son corps avec une souplesse incroyable, deux enfants au premier rang s’exclamèrent de joie mais ils se calmèrent très vite en voyant le visage furieux de leurs parents.

C’était au tour du cuisinier qui présenta ses ingrédients disposés sur un petit chariot à roulettes ; une foule dense encerclait maintenant les étrangers. Alors qu’il s’apprêtait à presser l’orange amère au-dessus des tranches fines de Saro, il y eut un mouvement d’agitation dans la foule, on entendit des voix crier « Ils sont ici ! » et les gens s’empressèrent de laisser passer les Forces de l’Ordre en applaudissant, le dernier DVD de la collection « Richesses culturelles du Monde » coincé sous le bras.

Sans estrade et sans voix off, les différences n’ont pas le droit de cité.

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