Publié par : lejardinierjardine | 2 décembre 2011

La puissance des pauvres

Notes sur La puissance des pauvres, Majid Rahnema et Jean Robert, Actes Sud, 2008. livre que je vous recommande chaudement de lire.

 Majid Rahnema, diplomate et ancien ministre iranien de l’enseignement supérieur, se consacre depuis plus de vingt ans au problème de la pauvreté. Son expérience au Conseil exécutif de l’Unesco lui donne un recul critique intéressant sur les écueils de la pensée du « développement » et des programmes internationaux de « lutte contre la pauvreté ».

Jean Robert, architecte, historien des techniques et enseignant au Mexique à Cuernavaca, a publié divers ouvrages relayant et étoffant la pensée fondamentale pour notre époque d’Ivan Illich ; il fut engagé dans ces jeunes années dans la résistance du mouvement Vélorution contre la monopolisation de l’espace public par la voiture (et le lien social  défiguré qui va avec) à Amsterdam.

 1e partie : la pauvreté pourchassée par la misère

1)    Qui sont ces pauvres à éradiquer ?

P 39 : 1. Quand les pauvres vivaient de leurs propres richesses.

Le langage économique moderne a désenchâssé le concept de besoins de tous contextes humains, historiques et culturels. « Ce même langage, cette même pensée unique, ce même système qui, joignant le bâton à la carotte, ne promettent aux pauvres la jouissance future des conforts et privilèges jusque-là réservés aux riches que pour leur fermer toute autre voie que celle du mode de production hégémonique, leur faisant croire que seule leur intégration à ce système pourra les garantir contre la misère ».

Les dépendances aux objets de consommation soient devenues telles « qu’il devient de plus en plus difficile, voire impossible, pour les majorités, de retrouver les modes de vie simples, conviviaux et divers qui faisaient toute la richesse de leur pauvreté ».

p 43 : Distinction que faisait Spinoza entre la potentia (ou puissance) et la potestas (ou pouvoir). « La potentia est maîtrise et plénitude intérieures alors que la potestas est un pouvoir extérieur dont l’essence est l’exercice d’une force d’intervention sur les autres qui, dans la modernité tardive, est devenue une véritable force de frappe contre toute dissidence. Le pouvoir est bien souvent l’expression d’un manque de puissance, ce pourquoi ceux qui en font l’exercice sont intérieurement si misérables. La capacité de distinguer l’intérieur de l’extérieur est pour autant essentielle à tout débat sur la pauvreté ».

2. Vers une tentative de classification : les trois catégories de la pauvreté.

 La pauvreté conviviale

P 46 : « Sous sa forme conviviale, la pauvreté est un mode de vivre ensemble basé sur les principes de la simplicité, de la solidarité, de la frugalité, du partage, du sens de l’équité et du respect pour son prochain. (…) La plupart des cultures préindustrielles ont pratiqué la pauvreté conviviale dans l’esprit de ce que, en arabe et en persan, on appelle qanat’at, vertu qui exprime le contentement de ce qu’on a et de ce qui est perçu comme la juste part de chacun dans l’abondance de l’ordre cosmique. Dans les sociétés vernaculaires, une telle vertu n’était pas seulement nécessaire pour bien vivre avec soi-même et son milieu humain et naturel, mais aussi pour assurer la cohésion sociale et les autres conditions nécessaires à la lutte commune contre la nécessité. Aussi, la pauvreté conviviale, loin de se confondre avec la misère, a-t-elle été l’arme principale dont les pauvres se sont toujours servis pour l’exorciser et la combattre (…). Un tel mode de vie a pour compléments des pratiques dictées par le souci de préserver la cohésion interne du groupe ou de la communauté : l’hospitalité, la contention des besoins, le contrôle social de l’envie[1] ».

La pauvreté volontaire

P 47 : « Volontaire, la pauvreté part des mêmes principes de simplicité et de frugalité que la pauvreté conviviale, avec la différence qu’elle n’est plus la règle commune d’un peuple, mais le choix délibéré d’individus exceptionnels, particulièrement conscients de leurs richesses vivantes ».

 

La pauvreté modernisée

P 48 : Le système économique néo-libérale organise une rareté artificielle « bien différente de la pénurie naturelle » qui est aujourd’hui « la cause principale de la plupart des nouvelles privations dont souffrent les pauvres ». qui perdent peu à peu la richesse de leur pauvreté : leurs capacités de subsistance. 

3. La corruption de la pauvreté engendre la misère.

Artifice conceptuel des économistes

P 52 : Les économistes, et leurs programmes de « lutte contre la pauvreté » de la Banque mondiale ou leur seuil de pauvreté, sont atteints du « syndrome de cécité sélective acquise » comme le disait Ivan Illich, ne comprennent rien au mode de vie pleins de richesses des pauvres. «  Tant que ce mode de vie sera ignoré des citoyens des pays riches, il continuera d’être non seulement invisible pour ces citoyens, mais systématiquement assailli et pourchassé par les politiques économiques de leurs pays, imbues qu’elles sont de l’idée quantitative des « seuils de pauvreté ». Cette véritable guerre contre la subsistance ne date toutefois pas d’hier. Elle a peu à peu déclenché un processus de création de la misère d’une ampleur historique sans précédent. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, lançant des cœurs sensibles des pays riches à l’assaut de la subsistance des nations pauvres, cette autre guerre mondiale a pris le plus souvent le masque du développement. Ses victimes acquirent le statut de récepteurs d’aide et d’assistance, et les nations assistées devinrent les pays en voie de développement, tous termes permettant au système qui cause leur paupérisation d’apparaître en même temps comme le seul remède à leur nouvelle misère. »

 

4. Dans la cage de la rareté

Ajouts personnels :

Paradoxe incroyable de notre époque : Société d’abondance et d’accumulation de richesses matérielles et de capacités techniques à un point jamais atteint auparavant // époque où la misère a explosé dans le monde, où une grande partie des peuples des pays non occidentaux est passée de la pauvreté à la misère, et où, dans nos sociétés dites « riches », le fossé entre les très riches et les très pauvres s’est le plus creusé.

Mais ce paradoxe n’est pas incompréhensible, il fait partie d’une logique rodée depuis maintenant deux siècles (depuis la Révolution industrielle à la fin du 18e siècle) :

Alors que la misère était avant notre époque moderne occasionnée sporadiquement par des aléas climatiques (sécheresse, inondation…), des épidémies ou des guerres, la misère produite par l’économie moderne est systémique et latente : Elle est créée par les mécanismes de l’économie libérale moderne, intégrée en eux comme son moteur fonctionnel.

La misère, à la différence de la pauvreté conviviale, se caractérise par la dépendance et la dépossession de ses savoirs-faire et savoirs-être. Aujourd’hui, dans nos sociétés en « crise économique », son spectre se décline sous les termes de chômage, précarité, désinsertion…

Le mythe de la croissance économique infinie nous fait croire que les sociétés antérieures à la nôtre souffraient de misère et étaient en proie à des conflits tribaux permanents pour les ressources ; il ne nous parle jamais de leur sagesse, de ces principes d’auto-limitation pour favoriser la cohésion sociale, de la richesse de leur vie intérieure et culturelle…

 

p 53 : « De même que l’Angleterre du XVIIIe siècle connut la plus grande pauvreté parce qu’elle en était la nation la plus prospère, le XXe siècle aurait connu la pire misère de l’histoire parce qu’il en fut l’époque la plus encombrée de biens matériels. Il n’y a pas de « retombées » sur les pauvres de l’enrichissement des riches, ou plutôt, si quelques miettes tombent de leurs festins, elles ne font que corrompre les sens de ceux qui y goûtent. L’abondance matérielle des riches modernes est radicalement différentes du sens de la richesse des sociétés « pauvres », où elle est richesse de relations humaines, plénitude du monde vécu. »

p 55 : notion de disvaleur forgée par Illich pour nommer les valeurs de la culture vernaculaire détruites par l’imposition des valeurs liées à l’économie moderne.

libérale théorise la faim, la rareté comme moteur, pour pousser les pauvres à vendre leurs forces de travail à n’importe quel prix.

Partie II : rendre la pauvreté à la condition humaine.

P 63 : le « temple intérieur de la vie humaine » qui a été pillé et violé par l’économie de marché (expression de R.M MacIver  cité dans la Grande transformation de Karl Polanyi.

P 64 : « Le concept moderne, économique, de pauvreté dépouille les « pauvres » de la chair de leur expérience intime, de leur sens de l’ici et maintenant, de ce qui, pour eux, représente une vie riche et heureuse, une vie qui leur permettrait de maintenir et de renforcer les liens de solidarité et de convivialité susceptibles de leur apporter ce dont ils ont vraiment besoin, ou plutôt ce qu’ils désirent vraiment sans avoir à dépendre d’institutions extérieures sophistiquées auxquelles ils n’ont accès que lorsque ces institutions ont besoin de leurs besoins. »

  1. Repenser la pauvreté en dehors du langage économique

Livre de Marshall Sahlins, Age de pierre, age d’abondance, 1978 : p 36 : « L’ère des famines sans précédent, c’est notre époque. C’est maintenant, à l’époque des plus grands pouvoirs techniques de tous les temps, que l’inanition est devenue une institution ».

Partie III : Aux sources de l’épistémè des pauvres.

  1. Epistémologie de la guerre contre la subsistance.

P 89 : Forme vernaculaire de cette alliance du Désir et de la Raison (ou intelligentia) dont parle Spinoza, qui irait dans le sens d’une préservation de l’être et qui n’a rien d’altruiste au sens des moralistes, mais qui est profondément éthique, car tout y est orienté vers le soin : « Des milliers d’années de vie conviviale ont engendré des espaces dans lesquels prendre soin de soi est structurellement lié à prendre soin de tous les autres habitants de chaque microcosme ».

  1. Des savoirs enracinés dans des lieux concrets.

P 91 : « L’espace encellulé médiéval n’est qu’un exemple d’un monde à l’unité très lâche contenant une multitude de mondes épistémiquement autosuffisants dans la mesure, jamais absolue, où ils étaient capables d’élaborer leurs propres savoir-faire et savoir-vivre ».

P 92 : la pauvreté conviviale porte en elle l’autonomie dans l’entraide et non l’assistance qui assujettit: « la protection du plus faible, qui est encore de règle dans la plupart des sociétés pauvres, n’a rien à voir avec ce que nous appelons, de nos jours, l’Assistance publique. A bien des égards, elle en serait même l’opposé, car elle suppose l’existence de domaines communaux d’autonomie et de gratuité, de lieux de liberté au-delà du seuil de la sphère privée, mais distincts de ce que nous appelons « espaces publics ».

Partie 4 : Une épistémè de domination

P 109 : Analyse de Michel Foucauld des savoirs assujettis.

p 116 : « Dans cette confrontation entre la réalité historique et l’utopie scientifique, les partisans de la science économique expliquent la misère des poissons non par la fait que l’eau leur est progressivement retirée, mais par celui qu’ils n’ont pas encore acquis les poumons qui devraient leur permettre de respirer l’air de l’empire de la rareté. (…) Poissons dans une mare en processus d’assèchement, nous sommes encore mouillés de ce qui fut notre milieu vital. Le monde vernaculaire qui est en train de se perdre dans les sables du désert de la rareté nous est encore accessible par quelques vestiges : la liberté de ramasser quelques branches mortes dans les bois et l’aubaine devenue rare de se désaltérer à une source d’eau vive ou celle d’uriner gratuitement dans un fourré, la désenclosure des champs après la dernière récolte, le renoncement de bien des cueilleurs de fruits champêtres à commercialiser leur récolte… »

Deuxième partie : Du colonialisme au développement

Partie sur la lutte de Gandhi pour la puissance des pauvres.

P 145 : « La poursuite individuelle de la richesse dans une société qui déprécie la pauvreté ne peut que conduire à la majorité de la misère ».

Troisième partie : devenirs révolutionnaires

 Partie VII : Pauvreté et travail

 P 172 : Dans le système économique moderne, le travail apparaît pour la rédemption des pauvres de la misère ; à partir de la fin du 18e, clivage apparaît entre pauvre et misérable, fondé sur le fait d’être doté d’un travail salarié ou être chômeur.

P 176 : Enquête dans les années 1920 d’Alexandre Tchayanov, le pionnier des études du travail direct, non salarié : dans un village de Volokolamsk, moyenne annuelle des journées de travail d’un paysan type était de 132 jours, un peu plus d’un tiers d’année. « Il découvrit aussi que plus grande était la capacité potentielle de production d’une famille, moins ses membres travaillaient, et il comprit que tout groupe produisant à sa capacité maximale romprait l’équilibre entre les familles et la cohésion sociale. Au contraire, l’économie industrielle enjoint au travailleur de produire le plus possible en un temps donné. Pour les paysans, une telle injonction serait mortelle ».

P 177 : Selon Sahlins, « dans le monde paléolithique, le temps de travail quotidien représente à peu près le temps que nous employons pour nous faire transporter au travail. La confluence des concepts de pauvreté et de travail (le travail à la fois la sanction de la pauvreté et la rédemption de la misère) durera deux siècles. Elle se défait aujourd’hui sous nos yeux ».

P 179 : L’éradication progressive du travail vernaculaire, qui se modérait selon ses propres valeurs, ne s’est pas faite sans résistance. La généralisation du travail salarié industriel a du en passer par nombre de mesures contraignantes.

Très intéressant de revenir aux 1eres formulations des théoriciens du libéralisme économique, qui révèlent des choses maintenant tabous  mais toujours à l’œuvre. Exemple de Jeremy Bentham, fondateur de la doctrine utilitariste en 1781 :  p 181 : « Avec un cynisme dont la franche expression coûterait sa carrière à tout politicien contemporain astreint à solliciter le vote populaire, Bentham affirme que la tâche du gouvernement n’est pas de soulager la misère, mais d’accroître le besoin pour rendre efficace la sanction de la faim ».

P 182 : Marx définit le prolétariat ; « le capitalisme crée le prolétariat en arrachant des paysans à leur terre et en les entraînant vers un milieu artificiel où ils seront soumis aux exigences et aux rythmes d’une nouvelle forme de travail dont le salaire leur permettra juste de survivre ».

 

  1. Essor du travail salarié, 1795-1975.

Edit de Speenhamland en Angleterre 1795 « loi sur les pauvres » qui leur accordait une allocation minimale de survie ; tout de suite attaquée, nombreux débats jusqu’à son abrogation en 1834.

Cet édit constitue l’acte de naissance de la classe ouvrière moderne, du 1e marché du travail concurrentiel et du prolétariat industriel.

Le mot emploi devient le mot magique de tout programme politique, surtout depuis la fin des Trente Glorieuses où le mot « pauvre » commence à réapparaître.

Partie VIII : La puissance selon Spinoza

Immanence en chacun.

Partie IX : Changer de révolution (selon le titre d’un livre de Jacques Ellul)

L’Europe d’après-guerre était encore riche de vie communautaire et non marchandisée :

P 218 : « Trop souvent, la perception populaire du changement était celle de gains de richesses, de confort ou de vitesse ne mettant pas en cause les biens tenus pour acquis comme l’espace libre, le silence, la proximité des amis ou de l’épicerie du quartier. Pour leur part, les économistes prétendaient remplacer ce qui était bon et d’accès facile par ce qu’ils considéraient comme meilleur et rare ».

« détours de production » (par exemple, le temps parfois démesuré mis pour se rendre au travail) qui bouffe du temps disponible pour réfléchir.

Hannah Arendt (dans son livre la condition de l’homme moderne ) pointe le problème essentiel du manque d’imagination pour se réapproprier son temps libre, qui bloque la perspective (même pour les chômeurs) d’une société libérée du culte central du travail.

P 224 : Du prolétariat de la misère (comme fin du 19e siècle) au prolétariat de l’abondance : même s’il ne souffre pas de la faim, le chômeur peut être acculé au suicide par sentiment d’être exclu de la société.

P 228 : L’économie moderne fomente la faim

« Deux générations de « développement », de programmes d’aide et de modernisation ont suffi à changer la donne, apportant la preuve que c’est l’économie de marché globalisée et non les économies de subsistance qui, aujourd’hui, crée en grande partie les conditions de la faim et de la misère ».

Cette économie est responsable des processus d’extinction systémique de plus de la moitié des agriculteurs et des paysans du monde, p 229 : « ceux-là même qui, jusqu’à nos jours encore, ont été les seuls à nourrir la plus grande partie des populations du monde » ;

Annexes du chapitre IX :

Trois exemples de devenirs révolutionnaires en marche : les Néozapatistes du Chiapas ; la marche des pauvres en octobre 2007 en Inde (« Janadesh : le verdict des pauvres ») pour demander la reconnaissance du droit à la terre ; la lutte d’un village près de Cannes pour maintenir la vie locale (contre la suppression de son chemin de fer,  l’implantation d’une grande zone commerciale qui aurait tué les commerces du centre-ville…).

Epilogues :  entre les deux auteurs

P 263 : Jean Robert : «  La revendication désutopique de contenir l’économie, plutôt qu’une utopique annonce de destruction du capitalisme qui ne ferait que le renforcer, demande une inversion de priorités : au lieu d’assujettir la subsistance à l’économie de marché, il faut régénérer les savoirs multiples et divers en perpétuel devenir qui permettent partiellement ou entièrement de subsister en dehors du marché ; il faut ensuite subordonner les savoirs affichés de l’économie formelle à ces savoirs modestes, locaux et multiples qui permettent aux gens de subsister là où ils sont de ce que leur offrent leurs lieux propres. Une doctrine de l’économie contenue tient, comme une coquille de noix, en ces deux points. Elle va avec la demande de simple bon sens qu’en matière de circulation urbaine, on favorise la marche à pied ou le vélo contre les voitures ».

 


[1] Dans les sociétés « primitives », trois mécanismes culturels fondamentaux, partager, dissimuler et déprécier symboliquement ses propres avantages, évitent le surgissement de cette rivalité envieuse.

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