Publié par : lejardinierjardine | 2 décembre 2011

L’art de marcher

L’art de marcher, Rebecca Solnit, Actes Sud, 2002.

 

Quelques extraits choisis de ce livre passionnant :

 Partie 1 : Le rythme des pensées

 p 12 : « Elle crée un équilibre subtil entre travailler et muser, être et faire. La marche est un effort du corps uniquement productifs de pensées, d’expériences, d’arrivées. »

« Idéalement, marcher est un état où l’esprit, le corps et le monde se répondent, un peu comme trois personnages qui se mettraient enfin à converser ensemble, trois notes qui soudain composeraient un accord. Marcher nous permet d’habiter notre corps et le monde sans nous laisser accaparer par eux. Nous sommes libres, alors, de penser sans pour autant nous perdre entièrement dans nos pensées. »

 p.13 : « Le rythme de la marche donne en quelque sorte son rythme à la pensée. La traversée d’un paysage ramène à des enchaînements d’idées, en stimule de nouveaux. L’étrange consonance ainsi créée entre cheminement intérieur et extérieur suggère que l’espace, lui aussi, est un paysage à traverser en marchant. Souvent une idée neuve apparaît comme un trait depuis longtemps propre au paysage, et penser ressemble alors plus à voyager qu’à faire. »

 p 21 : « C’est déjà à cette fragmentation des vies et des paysages que nous résistions, dans l’immensité infinie du désert provisoirement transformé en place publique ».

 p 23 : « Si une histoire de la marche est possible, elle aussi finit nécessairement au point où la route s’arrête – où l’espace, tout sauf public, est entièrement aménagé, bétonné, où la contrainte à produire amenuise et comprime le temps libre, où les corps, au lieu d’habiter le monde, n’habitent que l’intérieur des voitures et des immeubles, tant l’apothéose de la vitesse les a rendus anachroniques et chétifs. Dans ce contexte, la marche prend des allures de détour subversif, d’itinéraire panoramique dans un paysage d’idées et d’expériences en voie d’abandon. »

 p 24 : « Cela m’était venu avec la soudaineté d’une révélation qui peu à peu s’était muée en certitude : mon sujet m’habitait comme un lieu peut habiter la pensée. Les lieux se donnent à qui se donnent à eux ; mieux on les connaît, plus on y sème souvenirs et associations, qui y germent, invisibles, attendant qu’on repasse par là pour les récolter, tandis que les lieux nouveaux offrent des idées et des possibilités inédites. Partir à la découverte du monde est un des meilleurs moyens d’aller à la découverte de l’esprit, et qui voyage à pied circule de l’un à l’autre ».

  p 40 : La marche peut stimuler l’activité de la pensée,en évitant la raideur de l’immobilité: Extrait du Journal de Kierkegaard (1849-1851) : « Ma tension mentale est telle que pour la supporter j’ai besoin de diversion, de la diversion des contacts au hasard des rues et des allées, car en réalité la fréquentation de quelques individus triés sur le volet n’est pas une diversion ». 

 P 44 : Selon la phénoménologie  d’Husserl : « Le déplacement, le voyage permettent de saisir la continuité de soi dans le mouvement du monde, et de commencer ainsi à comprendre le soi, le monde et leur rapport réciproque ».

 P 47 : « Non seulement marcher restitue ses limites originelles au corps en le rendant en quelque sorte souple, sensible, vulnérable, mais la marche elle-même étend le corps au monde, à l’instar des outils qui le prolongent. Le chemin est un prolongement du marcheur, les endroits réservés aux balades sont les monuments dédiés à son avancée, et marcher est autant une manière de fabriquer le monde que de l’habiter. On trouve donc trace du corps qui marche dans les lieux qu’il a créés ; chemins, jardins, trottoirs témoignent de la mise en œuvre de l’imagination et du désir ; cannes, chaussures, cartes, gourdes et sacs à dos sont d’autres concrétisations de ce désir. Comme agir et travailler, marcher exige un engagement corps et âme dans le monde, c’est une façon de connaître le monde à partir du corps, et le corps à partir du monde ».

 Dimension spirituelle de la marche qui nous ouvre un espace initiatique. 

 Partie 2 : L’appel de la nature

 P 145 : 4 marcheurs atypiques sensibles aux idées de la Révolution : Wordsworth, John Oswald, « Stewart le marcheur » et John Thelwall : « A en juger d’après l’exemple de ces quatre hommes, choisir d’aller à pied, quelle que doit la distance couverte, était pour un Anglais un acte de radicalisme politique manifestant le refus des conventions et la volonté de s’identifier aux pauvres (voire de passer pour un des leurs) ».

 P 214 : Région des Lacs en Angleterre : enjeu de grandes luttes pour les marcheurs au 19face aux grands propriétaires terriens et aux enclosures ; l’écrivain Roly Smith :  « Si tant de gens aiment se promener, c’est pour des raisons sociale : il n’y a plus de clôtures, sur la lande, tout le monde salue tout le monde- enfin une occasion de surmonter la fichue réserve britannique. La marche est un des rares sports pratiqués par toutes les catégories sociales ».

 P 225 : dans l’Angleterre de la Révolution industrielle  (la situation de la classe laborieuse en Angleterre d’Engels) : « L’envie de se promener dans la nature est une réaction contre l’évolution qui transformait les corps bourgeois en anachronismes confinés à l’espace de la maison ou du bureau, et les corps ouvriers en machines pour la grande industrie ».

Chapitre 15 : Sisyphe fait de la gymnastique

 p. 321 : âge d’or de la marche entre fin 18e siècle et 1970s (surtout début 20e avec la sécurisation des villes- trottoirs, éclairages- création des parcs nationaux, sentiers, tourisme de randonnée)

 Depuis les années 1970 : développement des banlieues résidentielles : « La banlieue moderne est l’antithèse de la ville où l’on marche »  Erosion de l’espace piéton.

 P 328-329 : « L’urbanité et la voiture sans antithétiques sur plus d’un plan, car les villes conçues pour la seconde ne sont plus que des banlieues dont les habitants motorisés font la navette d’un intérieur à l’autre. L’automobile favorise la dilution de l’espace et sa privatisation : les galeries commerciales remplacent les rues commerçantes ; les lieux publics sont noyés dans une mer de bitume ; le projet civique s’égare dans la régulation du trafic ; la brassage humain est moins spontané et par conséquent beaucoup moins fréquent ».

 P 333 : « En un sens, la voiture est devenue la prothèse de ce corps conceptuellement handicapé, ou handicapé de fait par la création d’un monde qui n’est plus à taille humaine ».

 P 334 : « Le déclin de la marche tient à l’absence d’espaces où marcher et au manque de temps- à la disparition de cet espace-temps non structuré qui longtemps permit si bien de penser, de se courtiser, de songer les yeux grands ouverts et d’observer le monde. Les machines vont de plus en plus vite, et nos vies suivent le même mouvement ».

Chapitre 16 : La marche envisagée comme Beaux-Arts

 P 342 : « La culture de la marche est à bien des égards une réaction contre la vitesse et l’aliénation propres à la révolution industrielle. Elle a généré l’apparition de contre-cultures ou de formes culturelles minoritaires qui entendent résister à la désintégration postindustrielle et postmoderne de l’espace, du temps, du corps ».

 Chapitre 17 : Las Vegas, ou le plus long chemin entre deux points.

 P 370 : « Le fait que dans son ensemble cette ville représente un des endroits au monde les plus rebutants pour les piétons est en soi indicateur des problèmes qui se poseront demain, mais dans le même temps la séduction de son oasis piétonnière montre qu’il est toujours possible de reconquérir des sites propices à la promenade. Quant aux menaces de privatisation de l’espace qui rendraient illégales les libertés de mouvement, de parole et d’opinion, elles sont les signes avant-coureurs de la bataille qu’il va falloir engager aux Etats-Unis pour défendre les droits de passage- une bataille aussi rude que celle menée il y  a un demi-siècle par les ouvriers anglais mais dont l’enjeu sera l’espace urbain, et non plus rural».

 

P 373 : « Le combat pour les espaces où marcher (espaces naturels ou publics) doit s’accompagner de la défense du temps libre, seul disponible pour leur exploration ».    

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