Publié par : lejardinierjardine | 2 décembre 2011

L’avenir du sensible

Extraits du livre  L’avenir du sensible. Les sens et les sentiments en question, Claudine Haroche, PUF, sociologie d’aujourd’hui, 2008.

Ouvrage qui apporte un éclairage inédit et passionnant sur la manière dont le rythme de l’urgence qui fait pression sur nos vies en vient à modifier en profondeur notre capacité de percevoir,  et finalement notre conscience elle-même.

 2e partie : Le formel et la montée de l’informel (p 81-p 140)

 chapitre 4 : le droit à la considération

 P 95 : Dans les sociétés démocratiques actuelles, l’individu hypermoderne revendique de plus en plus des droits liés à des sentiments moraux: « L’idée d’un droit au respect, la protection de la personne humaine, n’a en effet jamais cessé d’être problématique. Sa définition, ses conditions d’exercice, les règles qui le gouvernent, abstraites, générales, souvent imprécises, doivent peut-être le demeurer pour mieux garantir, paradoxalement, les fonctionnements démocratiques ».

Chapitre 5 : des formes et des manières en démocratie

 p 99 : le paradoxe des manières: « Renvoyant aux formes extérieures dans ce qu’elles peuvent comporter de superficiel, voire de semblant, de dissimulation, de faux, ces manières, dans le temps, signifient pourtant des égards, un souci du respect de l’autre. Elles sont la raison principale des codes de comportement liés à la distanciation, nés de la réserve et de l’attention que requièrent les égards. »

p 100 : « Par les distances et les écarts qu’elles instaurent et auxquels elles se soumettent, les manières cherchent à établir des formes de médiation, à prévenir le contact direct des corps. Elles tentent d’empêcher l’irruption de l’immédiateté, de la violence : elles entendent ainsi protéger le moi profond, le for intérieur ».

Nouveau type de lien psychique oscillant entre fusion et peur du contact.

3e Partie : L’extériorisation de l’intériorité

 Chapitre 7 : Manières d’être, manières de sentir de l’individu contemporain

 P 144 : « Privé du temps, de la durée qu’exigent les sentiments, l’individu hypermoderne peut-il éprouver autre chose que des sensations ? ». Hypothèse du « déclin des sentiments » : effort pour mettre à jour « la difficulté d’exprimer, voire la capacité même d’éprouver des sentiments dans les formes d’individualisme et de narcissisme contemporain ».

> De la perte du sens du lien à la perte des sens (sur les effets aliénants du flux sensoriel continu, Cf Ivan Illich, La perte des sens): p 149 : «  Sentir peut-il encore être de l’ordre du sens et du sentiment, inscrit dans la durée ? Il s’agit d’une interrogation qui est au cœur de la problématique de l’individu hypermoderne ».

Chapitre 8 : Discontinuité et insaisissabilité de la personnalité

 P 153 : Dans son « Essai de psychologie contemporaine », Marcel Gauchet voit dans le sentiment de pouvoir rompre avec ce qu’il était hier, changer à tout moment, un des traits saillants de la personnalité ultra-contemporaine : pas de continuité, apprentissage du détachement par rapport à soi.

Marcel Gauchet écrit que : « Le geste par excellence de l’individu hypercontemporain, c’est non pas de s’affirmer en s’impliquant, c’est de s’affirmer en se détachant (…) Il semble que dans la période récente nous avons franchi une étape supplémentaire où la psychologisation se met à jouer contre la capacité même de lien ».

 P 161 : Notion de harcèlement moral : éclaire ce que l’effacement des formes au nom de l’autonomie peut engendrer comme blessures morales non reconnues : « l’ignorance du rythme de l’autre, du temps de l’autre, la hâte, la pression peuvent traduire la manipulation, l’instrumentalisation de l’autre, le non-respect de l’individu ».

4e partie : le processus de rétrécissement de la conscience

 chapitre 9 : Des manières de regarder dans les sociétés démocratiques contemporaines. L’inattention dans la démocratie contemporaine

 P 183 : Le décalage entre manières de voir et manières de sentir : la sociologue Elaine Scarry  a travaillé sur les effets du manque d’imagination dans nos comportements vis-à-vis des autres ; le fait de se montrer cruel tient à « l’incapacité de percevoir, de se représenter et d’imaginer l’autre comme semblable ».

Dans 1960s, Günther Anders analyse dans son ouvrage Nous, fils d’Eichmann (1988) les causes et effets de l’incapacité à imaginer qui peut conduire aux pires barbaries comme la Shoah (s’inspire des réflexions de Walter Benjamin et Theodor Adorno). Il écrit : « C’est justement pour rester à la mesure de l’empirie que nous avons besoin, aussi paradoxal que cela puisse paraître, de mobiliser l’imagination ».

 P 188 : « Le déclin, voire l’effacement de limites induisent sur la subjectivité, la personnalité contemporaine, des effets majeurs liés au fonctionnement continu du sens de la vue. Tout autant qu’à un déséquilibre profond dans les sens, on serait à présent confronté à l’émergence de formes d’aveuglement, de non-discernement nées de ces flux visuels continus. En rompant l’alternance entre voir et ne pas voir, ces flux seraient susceptibles de nous détourner du lien et du sens, d’entraîner de l’indifférence, de l’angoisse, voire de l’effroi : ils inciteraient à s’interroger sur les sens et les comportements les plus élémentaires ».

Chapitre 10 : l’appauvrissement intérieur

 Dès époque Marx : l’ouvrier se sent extérieur à lui-même dans son travail ; mais aujourd’hui, ne se serait-il pas ainsi aussi hors du travail ? Pauvreté intérieure due aux formes contemporaines du travail en société de consommation qui réduit sphère privée à la sphère laborieuse.

P 202 : Les tyrannies de la visibilité ; injonction à exhiber son intimité : «  se montrer pour être valorisé, et au-delà, plus fondamentalement, pour exister » : on n’existe pas hors des projecteurs, de l’image. Figure du paria décrit par Hanna Arendt qui se demande : « Que possède-t-on lorsqu’on n’a rien que soi-même ? ».

 

Chapitre 11 : les états du sensible

 P 214 : Hume montre que c’est alternance continuité et discontinuité qui permet le mouvement de la pensée à partir de la sensation. « Perceptions et idées peuvent-elles perdurer, voire exister quand le mouvement est incessant ? »

Vers 1889, Janet étudie l’automatisme psychologique qui s’accompagne d’un rétrécissement du champ de la conscience. Sur réflexivité continue : cf Bauman, liquid modernity ; et Gauchet, l’inconscient cérébral.

 P 223 : Le problème de l’attention, lié à l’émergence d’un champ social saturé de stimuli, est devenu une question centrale du 21e siècle. Todd Gitlin (Media Unlimited, 2003) poursuit analyses de Simmel, et celles d’Adorno et de Horkheimer sur le pouvoir des médias sur la perception. Ivan Illich La perte des sens p 320 : « Que puis-je faire pour survivre au milieu du show ? » (fait référence à la Société du spectacle)

 Individu sans profondeur pour qui il devient de plus en plus difficile de parler de psychisme. Conclusion d’Hanna Arendt dans Vies politiques (1955), p 177 et 229 : « Le moi et le monde, la faculté de penser et d’éprouver sont perdus en même temps », ce qui conduit à « l’apparition d’hommes dont on ne peut plus comprendre la psychologie ».

 Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception (1945) : p 17 « Nous pensions savoir ce que c’est que sentir, voir, entendre, et ces mots font maintenant problème. Nous sommes invités à revenir aux expériences mêmes qu’ils désignent pour les définir à nouveau ».

 Analyses  d’Hans Belting (Pour une anthropologie des images, 2001) qui voit dans les images de synthèse une nouvelle pratique de la perception qui trouble la sensation des limites de notre corps.

 P 230 : G. Balandier s’interroge « une anthropologie  est-elle encore possible ? »  au moment où la conception qui caractérise l’humain est totalement brouillée. Dans Le grand dérangement (p 63-64) appelle à « prévenir les effets désastreux d’une mise en péril de ce qui fut à l’origine du commerce sensible entretenu avec le monde : la spatialité, la temporalité, la matérialité et le vivant dans la richesse de sa diversité ».

Balandier : un de ceux qui a le plus poussé la réflexion sur la transformation des manières de sentir. Rôle essentiel du tactile dans les origines de la pensée, « le sens du toucher assure et permet la présence de l’attachement et de l’affect dans la pensée, contre le détachement, l’indifférence et l’insensibilité ». (p 230).

 P 234 : « De nombreux penseurs ont discerné dans le mouvement une question fondamentale pour l’existence et la stabilité du moi. La plupart se sont également centrés sur la conscience et son rétrécissement. Présentes dès les années 1930, ces interrogations sont aujourd’hui décuplées par l’intensification des flux sensoriels et informationnels de médias omniprésents. Le mouvement continu entraîne un rétrécissement de la conscience, une extériorisation de la sphère intérieure, concomitants d’une fragmentation du moi et d’une spatialisation de l’expérience : un rapport au temps qui semble s’effacer, un rapport à l’espace illimité mais virtuel s’accompagne du sentiment d’un appauvrissement intérieur et de l’extension illimité de la sensorialité ».

Richard Sennet (La culture du nouveau capitalisme, 2004) : p 148 : « Ce dont ils (les individus) ont le plus besoin, c’est d’un ancrage mental et émotionnel ».

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