Publié par : lejardinierjardine | 2 décembre 2011

L’individu hypermoderne

Extrait du livre L’individu hypermoderne, sous la direction de Nicole Aubert, « sociologie clinique », Editions Erès, 2004. Ouvrage qui donne un bon aperçu des différentes facettes que recouvre le concept d’hypermodernité.

La plupart des auteurs : travaillent autour du Laboratoire du changement social de Paris VII.

I)    Qui est l’individu hypermoderne ?

Article d’Eugène Enriquez « L’idéal type de l’individu hypermoderne : l’individu pervers ? »

Individu caractérisé par cynisme, aucune considération pour rien, même pas pour lui même : seulement opportuniste, jouir des occasions en se faisant stratège ; défie toutes les lois, même celles « sacrées » des générations (interdit de l’inceste ; se sent auto-engendré). p 46 : « Se voulant Dieu, il ne peut se vouloir qu’auto-engendré et refuse toute filiation. Il vise donc à la destruction de tout ce qui peut être considéré comme sacré ». Déni de la réalité, relativiste, sceptique.

Epoque hypermoderne où règne une grande difficulté à se représenter les conséquences de nos actes, décalage énorme et dangereux entre notre puissance technique et notre capacité à imaginer les conséquences de son usage.

 II)  L’individu dans l’excès et les pathologies de l’hypermodernité

 Article Jean Cornut, « Les défoncés » (p 61-71)

 Vie à fond, en excès pour se sentir exister quand la sensation de limites manquent :

P 65 : « En régime libéral, le défoncé va se crever pour le bénéfice de l’entreprise, et pour sa propre propension à l’excès.  Chacun, l’entreprise et lui, y trouve son compte ; tout le monde est content jusqu’au jour où le défoncé crève vraiment, mais il sera vite remplacé, les candidats ne manquent pas ».

 Article Nicole Aubert « l’intensité de soi » (p 72-87)

 P 77 : « Mais si, dans l’exemple que je viens de commenter, l’intensité est recherchée comme moyen d’évacuer la question du sens et de conjurer l’angoisse de la mort, dans bien des cas, l’individu ne peut même pas accéder à cette question du sens de son action, parce qu’il est en quelque sorte écrasé par les sollicitations continuelles qu’il subit et auxquelles il doit répondre en un temps toujours plus court ».

De plus en plus de cas de dépressions d’épuisement, de burn out professionnels, nerfs à fleur de peau:  « C’est donc l’intensité des symptômes d’épuisement, leur exacerbation, qui constituent la première caractéristique de cet état, la seconde consistant en l’absence des autres signes de la dépression, notamment la tristesse. C’est donc bien l’environnement, le contexte dans lequel les gens travaillent, plus que les aléas douloureux de la vie personnelle, qui semblent constituer la cause majeure de l’extension de ce genre de dépression ».

 p 84 : Entretien de Nicola Aubert avec un manager (1991) : « J’étais comme une moule qui cherchait son rocher, et mon rocher, c’était le fait d’avoir une exigence qui me dépasse. C’est une possibilité de vivre réellement dans sa chair ce qu’on est, de sublimer l’ensemble et de le soumettre à ce Dieu, ce Dieu instantané, ce Dieu qui fait partie de soi, qui n’est pas quelque chose de froid, d’inaccessible et de lointain, c’est une vision très concrète, très réelle, qui mobilise le tout et qui donne un sens (…) C’est une espèce d’aliénation, mais une aliénation qui est un plaisir, parce qu’on se noie dans une espèce de principe qui est en soi mais qui est objectivé, donc qui, d’une certaine manière, répond à l’angoisse de l’existence ».

Implication du corps poussée : David Le Breton (2002) : « La limite physique vient remplacer les limites de sens que ne donne plus l’ordre social. Ce que l’on ne peut pas faire avec son existence, on le fait avec son corps ».  

 P 86 : Quête illimitée de transcendance de soi-même, phobie d’atteindre les limites :

« Atteindre le but, fusionner avec le Dieu en soi-même, c’est la mort, donc il faut repousser sans cesse les limites du but, les rendre infranchissables. La quête d’un absolu de soi-même flirte sans cesse avec la mort ».

 p 87 : étymologie du mot « sens » : racine indo-européenne « sent » : à la fois raison, attention, bon sens, et fait de marcher, prendre une direction, souvent vers l’inconnu. En islandais (la plus ancienne langue germanique) Sinni signifie le compagnon de route. Trouver la raison d’un chemin avec d’autres : or, dans société hypermoderne, sens solitaire « un sens où l’individu est à lui-même son propre horizon, son propre compagnon de route… ».

III)         L’individu « par défaut » et les contradictions de l’hypermodernité

 Article de Vincent de Gaulejac « Le sujet manqué, l’individu face aux contradictions de l’hypermodernité » ( p 129- 143)

 Très tôt, injonction à l’autonomie des enfants (même alors que sont dans leur période normale d’attachement à la mère).

P 130 : L’individu « doit être commun et hors du commun, semblable et différent, affilié et désaffilié, ordinaire et extraordinaire (…) On se définit moins comme un semblable que comme une exception ».

 Histoire de Richard Durn tue huit conseillers municipaux en réunion à Nanterre le 26 mars 2002.  p 135 : « Pourquoi devrais-je me détruire et souffrir seul comme un con ? »

Individu par défaut qui ne se sent exister qu’en passant à l’acte en tuant l’objet de son désir d’existence : des individus par excès.

Notes de son carnet personnel du 2 janvier 2002 : « Le conformiste que je suis a besoin de briser des vies, de faire du mal pour, au moins une fois dans ma vie, avoir le sentiment d’exister. Le goût de la destruction parce que je me suis toujours vu et vécu comme un moins que rien, doit cette fois se diriger contre les autres, parce que je n’ai rien et que je ne suis rien ».

« Je ne mérite pas de vivre. Mais je dois crever au moins en me sentant libre et en prenant mon pied. C’est pour cela que je dois tuer des gens. Une fois dans ma vie, j’éprouverais un orgasme. J’éprouverais le sentiment de puissance, d’être quelqu’un ».

p 138 : « L’acte criminel de Richard Durn est une tentative désespérée pour mourir dans l’excès après avoir vécu dans le manque. »

« Dites-moi que j’existe ! ou le besoin inassouvi de reconnaissance »

Carnet du 2 mai 1998 : « J’écris parce que j’espère me prouver que je suis toujours en vie, même si objectivement tout prouve le contraire ».

 IV)         Les nouveaux modes d’expression de la quête identitaire

Article Francis Jauréguiberry « Hypermodernité et manipulation de soi » (p 157- 170)

 Le sur-soi des internautes sur les sites de jeu en ligne ou tchat. : jouent des rôles souvent intenables dans vie réelle, réalisent virtuellement des fantasmes, des pulsions et désirs contrariés. p 168 : aussi « volonté d’échapper aux images de soi imposées par la société et révèle, sans doute maladroitement, le désir d’exister « autrement ».

« On peut définir l’hypermodernité comme l’approfondissement de ce fossé et comme l’extension de cet écart, de ce décalage de soi à soi, à des couches de plus en plus nombreuses de la population ».


VI)         La société hypermoderne

 Article de Jacqueline Barus-Michel : l’hypermodernité, dépassement ou perversion de la modernité ?  (p 239- 248)

 P 241 : « L’hypermodernité est un rêve de déshumanisation »

Perte de la pensée à cause de l’érosion de l’accès au symbolique par le langage : primat des images qui nous prennent.

P 246 : « Le système symbolique qui code et structure les représentations de l’hypermodernité est réduit à la plus simple expression (flash) pour faire passer des informations courtes et frappantes. »

Urgent de réapprendre à penser ; Or l’école colle au langage appauvri de l’hypermodernité, se contentant d’enseigner des techniques, des normes, sans questionner sur le sens.

Article de Bernard Stiegler « La fourmilière, l’époque hyperindustrielle de la perte d’individuation » (p 249- 271)

Rifkin : « C’est la capacité d’attention des consommateurs plutôt que les matières premières qui devient une ressource rare ».

Paradoxe du système : à force de standardiser les systèmes de rétentions et multiplier les sollicitudes, il érode l’attention qu’il n’arrive plus à capter : recherche de plus en plus dans marketing émotionnel, personnalisation…

 Leroi-Gourhan (1965) anticipe temps et espace surhumanisés où individus synchrones comme dans fourmilière :

P 268 : « L’extériorisation de la mémoire humaine, qui avait permis l’accumulation et la transmission des expériences individuelles, aboutirait à la création d’un réseau réactif comme si la totalité de cette expérience était désormais standardisée et désincarnée » (Stiegler, 2000). Dans une telle hypothèse, le couple homme-technique n’aurait eu besoin d’une liberté individuelle- pendant quelques millénaires- que pour que le système se développât correctement et constituât un « organisme supra-individuel », rejoignant en fin de compte, au moment de sa planétarisation totale, les organisations parfaitement synchrones des insectes dits sociaux ».

Conclusion : Entretien de Nicole Aubert et Claudine Haroche avec Marcel Gauchet : « vers une mutation anthropologique »

 Question fondamentale de savoir s’il s’agit juste de changements dans les manifestations de mêmes invariants anthropologiques de base, ou si changement d’humanité en elle-même ?

Société communicationnelle : « j’existe dans la mesure où je suis branchée avec d’autres ».

p 297 : « Au niveau psychique, cela se traduit par une attente, voire une addiction envers la communication, l’impossibilité de la solitude et l’incapacité absolue de se représenter autrement qu’ « en rapport ». Le phénomène va à l’encontre de toute philosophie de l’individualité remontant aux stoïciens, qui mettait l’accent sur la propriété de soi. Pour elle,l’idéal de l’humanité était de se posséder, c’est-à-dire d’être capable d’avoir la maîtrise de son rapport à l’extérieur. De cette éthique de soi découlent la capacité de solitude, la valorisation de l’imaginaire, la valorisation des activités intellectuelles comme activités fondamentalement solitaires, dont l’illustration concrète est la lecture silencieuse et personnelle ».

 P 301 : « Quand l’identité corporelle, l’identité temporelle, l’identité communicationnelle des êtres est affectée à ce point, en même temps que leur institution sociale en tant qu’individus, il y a toutes les raisons de penser que nous sommes en présence d’une mutation anthropologique ».

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