Publié par : lejardinierjardine | 2 décembre 2011

Malaises dans la civilisation

Notes rapportées du 3e Congrès européen Travail social et psychanalyse

« Travail social : actes de résistance ? »

 

4,5,6 octobre 2010 à Montpellier, organisé par Psychasoc.

Les interventions sont mises en ligne sur le site : www.psychasoc.com

 

Ø   Roland Gori (psychanalyste, universitaire, lanceur de l’Appel des Appels) : Faire front aux dispositifs de servitude.

 Comment met-on en panne le système : point de résistance = point d’hystérisation contre la tendance du système néo-libérale actuel à nous réduire à de simples maillons fonctionnels.

Figure littéraire de Bartleby, le scribe de wall street dans le roman de Melville qui résiste en rétorquant constamment : « I would prefer not to ».

Pulsion de mort à travers la volonté de retourner à l’état inanimé.

Il n’y a pas de « souffrance au travail » en tant que telle, car les individus en sont réduits à ne pouvoir être sujets que dans la posture de victime et dans la souffrance. La souffrance au travail est en fait le symptôme de la disparition du sujet dans les relations humaines liées au travail.

Destruction de la nature et de la culture : même combat.

Carence terrible de symbolisation : rupture de la transmission par la culture et rupture de la parole.

Ø   David Le Breton (sociologue) : Anthropologie des conduites à risque ou comment les jeunes résistent.

 La résistance ne se fait pas seulement dans les paroles et le bruit (des manifestations, des colères…) mais aussi par le « goût du silence », de la lenteur, de l’intériorité.

Les conduites à risque des jeunes (scarification, conduite à grande vitesse, sports extrêmes, drogues, anorexie….) sont des formes de résistance ; à une époque où le monde adulte exige beaucoup (réussite scolaire, réussite professionnelle, familiale…) sans livrer de sens, elles leur permettent de tester leur attachement à la vie en défiant la mort, à travers la mise à l’épreuve de leur corps. Selon une étude de l’INSERM, 15 à 20 % des jeunes seraient en détresse.

Vision adolescente de la mort très différente des adultes : déréalisation « Je sais bien mais quand même ».

 Rites d’auto-institution de soi. Problème de l’individualisation de ces rites de passage, qui ne sont pas collectifs. Grand isolement souvent. La transmission (comme dans les sociétés dites « traditionnelles » qui organisent des rites collectifs de passage) est très dure dans ce contexte néo-libérale qui ne reconnaît plus de liants collectifs.

 « Ordalie » (= le tout pour le tout pour espérer une renaissance, une 2de chance); les jeunes disent souvent faire cela pour « payer le prix » (s’acquitter du dû) pour continuer à vivre.

 La « blancheur » : refus des contraintes de l’identité, volonté de ne plus devoir répondre de son statut, visage, histoire…) : « être enfin en vacances de soi-même », désir de disparition.

Visible à travers les jeux de syncope (petite mort) comme le jeu du foulard, auquel même les jeunes « bien insérés » s’adonnent car pour eux aussi les exigences identitaires et la carence de sens soutenu pèsent.

Les arts révèlent puissamment ces tensions psychiques, le cinéma japonais notamment qui est plein de ces personnages absents, qui disparaissent.

Ø   Isabelle Pignolet de Fresnes  (formatrice, psychanalyste) : «  L’autre scène de la résistance » (la scène intérieure de la résistance)

 Le travail social et la psychanalyste sont des manières pour nous de tourner autour du trou (part obscure de l’être, ce qui nous manque) pour sublimer la mort.

Essayer déjà d’être au clair avec ses propres tensions psychiques : « Ce n’est pas parce que nous avons fait Freud et Lacan 2de langue que nous avons accepté d’être troués » = acceptés de manquer (renoncement initial fondamentale de l’enfant qui accepte de se détacher de sa mère, de ne plus être dans la « toute-puissance infantile » pour grandir ; division initiale que nous sublimons par les « objets transitionnels » – Cf Winnicott- que sont le langage, la culture). Accepter la perte pour être capable de s’ouvrir au monde.

 Etre ne concerne pas seulement ce que l’on dit et fait au milieu des autres, mais avant tout « ce que nous sommes seuls face à nous mêmes, quand le diable vient nous rendre une petite visite ».  « Diable » vient du grec « diabolos » = ce qui divise.

Résonance avec le roman d’Herman Hess, « Le loup des Steppes ».

Avoir une parole en cohérence avec nos actes.

 Eduquer, gouverner, soigner : Les trois métiers impossibles selon Freud. Car nécessitent l’exigence extrêmement difficile à atteindre d’une « haute position psychique » (être au clair avec ses tiraillements internes) et de savoir respecter une loi interne.

« Si nous sentons que ceux qui nous gouvernent n’ont pas souscrits à la perte, nous rentrons dans la position du refus, quelles que soient les propositions politiques ».

Ø   Frédérique Landoeuer (professeure en classe relais, formatrice psychasoc) : « L’école, résistance active ».

 Classe relais de jeunes de 8 à 12 élèves de  15-16 ans, placés par la PJJ, qui refusent d’apprendre.

Au début, désespérée : elle avait beau leur faire cours avec enthousiasme, ça ne marchait pas. Demande à une amie qui plonge avec les requins de venir en parler, « Au point où j’en étais, je me suis dit que leur parler de sensations fortes pouvait les intéresser ».  Pendant la séance, elles ont parlé des requins, des cétacés, de la vie au cours des siècles dans les grands fonds marins et de là, ont abordé la question des origines de la vie : « le moment magique a eu lieu » : les élèves se sont mis à poser mille questions à la fois « Et d’où on vient ? », « Qu’est-ce qu’il y avait il y a des millions d’années ? », « Comment ça a évolué ? »…

Déclic pour changer de manière d’enseigner : grosse culpabilité pendant deux ans de « lâcher » le programme scolaire formel (quand on est formé par l’IUFM à la transmission des fameuses « bases » des savoirs, c’est difficile d’en décoller ensuite) : se met à organiser ses cours pour faire parler les élèves autour de questions existentielles (question de l’origine la plus récurrente) : Dialogues de Socrate, Mythes grecs, Mythe de la caverne.

 Effets très concrets : alors qu’élèves qui d’habitude gigotent sans cesse, parviennent à se concentrer : déplacements psychiques occasionnés grâce à leur intérêt pour ces questions existentielles prennent le pas sur les déplacements physiques.

« Enfants du Big Bang » qui ont une forte angoisse du vide, à l’image de notre époque pleine de certitudes qui élude le sens, la parole face au « trou » de l’existence, à ce qui échappe.

Réaction de la salle : Tous les enfants auraient besoin de ce type d’enseignement, qui fait réagir sur le sens, ce qui préoccupe intérieurement chacun, et non d’être remplis par des programmes linéaires, sans questionnements.

Ø   Martin Pigeon (psychanalyste québécois) : « La santé mentale à l’heure du Toutalitarisme

 « De plus en plus de gens viennent me voir pour me parler de leur incapacité à habiter le monde »

La société post-moderne actuelle tend à une évacuation de l’altérité, de la conflictualité nécessaire, de « ce qui déraille » (la relégation de la folie, des malaises psychiques)

La subjectivité d’une époque : dépend de la façon dont une société traite la pulsion : dans notre société néo-libérale, la pulsion est utilisée comme le moteur du consumérisme, et non pour construire du sens, du lien social.

« Le manque, l’incalculable n’a pas sa place à l’ère du toutalitarisme ».  Conception de l’autonomie qui tend à éliminer l’altérité.

« Plus nous cherchons à éliminer la souffrance, plus rencontrer la moindre souffrance devient intolérable ».

 Trois lieux d’affrontement du réel : le sexe, la mort et la filiation.

Le toutalitarisme tend à faire disparaître la tension de ces confrontations au réel : Gros danger : l’homme n’aura plus à se poser la question de sa place dans le monde.

 Carence actuelle de plus en plus visible : Panne de la capacité à symboliser, de métaphorisation.

C’est en produisant des fictions, du symbolique que l’on peut appréhender le réel.

Le toutalitarisme délégitime les fictions de l’autre (son imaginaire, ses objets transitionnels…), qui peuvent être des repères pour construire du sens.

Le psychanalyste résiste à son échelle en reconnaissant chez l’autre sa singularité de sujet, qu’il n’est pas cette surface lisse, sans profondeur, conforme aux normes, que le système le pousse à être .  Cf « L’homme sans gravité », nouvelle économie psychique de l’individu postmoderne de Charles Melman qui craint que l’on en arrive à tourner le dos à toute forme de guérison, que l’on doive en passer par une catastrophe (comme une dictature ou catastrophe nucléaire).

 Ø   Bernard Stiegler : « la vie est en elle-même une thérapie qui a un sens »

 Psychopouvoir actuel du marketing inventé par le neveu de Freud pour détourner la pulsion vers la consommation d’objets.

Liquidation des « consistances » et du processus de symbolisation.

Economie néo-libérale qui favorise la production de « milieux dissociés » au détriment de milieux associés = espace-temps sociaux partagés qui permettent une socialisation des pratiques, des idées, du sens des actes.

> Court- circuits du processus de trans-individuation. L’usage des technologies (Stiegler a développé toute une analyse de la « techné » comme prolongement de l’homme dans le monde dans ses livres) peut en fournir un exemple.

 L’économie actuelle désublime d’un côté (empêche la question du sens et le processus de symbolisation pour passer de la pulsion au désir) tout en stimulant sans cesse la pulsion de l’individu dans l’appel constant à la consommation du tout jetable : économie qui « ne peut conduire qu’à la folie ».

Tendance psychoïde, au plus haut niveau de l’Etat (applaudissements généralisés dans la salle-)

Winnicott, et son concept d’espace transitionnel, devient de plus en plus son interlocuteur  actuellement pour penser l’économie psychique de la société actuelle.

 Ø   Jean-Pierre Lebrun (psychiatre et psychanalyste belge, auteur du passionnant ouvrage « Un monde sans limite », « Clinique de l’institution », le dernier : « la condition humaine n’est pas sans conditions ») : Au-delà de s’opposer, résister

 Evolution de la manière d’occuper « la place d’exception » (celle du pouvoir politique) depuis De Gaulle à Sarkozy. Le premier était un homme d’Etat, le second ne l’est plus.

(explicitation : la « place » n’est pas personnalisée, détenue par telle ou telle personne d’exception ; elle désigne une fonction sociale qui contribue à structurer le collectif).

 En passant d’une société structurée comme une pyramide, avec la reconnaissance de places différentes (comme celles intergénérationnelles par exemple), à une société égalitariste qui défend l’équivalence des places, on se trouve confronté au problème de la légitimité de ce qui est dit ou fait. De moins en moins de personnes acceptent d’assumer le rôle de diriger, et même tout simplement de transmettre (difficulté des parents qui ne s’autorisent pas à se penser d’une autre place que leurs enfants).  Cela ne veut pas dire regretter le système ancien, ni la patriarcat, mais cela demande d’assumer ce nouveau problème : Dans notre société horizontale actuelle, en réseau social, pour ne pas tomber dans le tout relativisme et le « comme on est tous pareil, il n’y a pas de places plus légitimes que d’autres » pour dire et faire, comment repensons-nous collectivement de nouveaux critères pour éviter cette pente de l’homogénéisation et de l’anonymat généralisé qui amène à ne plus se positionner, à ne plus savoir choisir, à ne plus accepter aucunes références extérieures à celles « auto-engendrées » (mythe de l’auto-engendrement de soi-même, qu’on ne doit rien à personne) ?

 Dans cette situation, quand « dire » a tendance à être interprété comme une intrusion, une atteinte à la liberté et à l’intimité de l’autre, assumer sa parole et parler du sens devient de plus en plus difficile.

 (Les livres de J-P Lebrun explicite cette question, dont les termes sont souvent mal interprétés, et qui peut mettre face à une grande confusion/malaise par rapport à certains impensés de notre culture démocratique moderne).

 « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » (livre d’Alain Badiou)

Sarkozy serait le nom du néo-libéralisme diffusé à l’ensemble des domaines de la vie (aujourd’hui il nous arrive pour structurer le champ social, peu à peu marchandisé), dans une société qui ne se structure plus en pyramide (avec la place d’exception au sommet) mais en réseaux sociaux transversaux.

Néo-libéralisme ne laisse plus ce vide de la « main invisible » que le libéralisme laissait encore, c’est un mouvement structuraliste, avec ses politiques volontaristes, qui tend à construire une nouvelle forme de lien social.

 Plus d’interdits formalisés par une symbolisation collective mais une multiplication d’empêchements (dans l’espace physique, comme caméra de vidéosurveillance, contrôle d’identités…) : « On en est réduit à devenir « anorexiques », prostrés dans position de refus ».

 (Echo à Roland Gori : Politiques de traçabilité des comportements, qui nous poussent à devenir des « exilés de l’intime » – titre de son dernier ouvrage).

« Indigence de symbolisation », qui met à mal des attitudes comme la tolérance : « Nous nous leurrons pas, nous sommes tous racistes au départ, il faut un travail de symbolisation pour devenir tolérants, celui de la culture ».

 Selon Lacan, la psychanalyse est apparue parce que quelque chose de l’humain était en danger.

« Anonymat généralisé » : problème de l’adresse, les destinataires qui soutiennent l’adresse tendent à disparaître.

Exemple éloquent de ces répondeurs vocaux qui nous renvoient à des numéros ; mais tendance généralisée dans le lien social à ne plus soutenir sa parole, sa place de « parlêtre » (ce qui définit le sujet pour Lacan, être avant tout de langage). Le parlêtre est bloqué par cette sous-culture actuelle qui essaie d’éviter de nous confronter collectivement aux butées, aux failles de notre existence, de la confrontation du psychisme humain au réel.

Dominique Snapper parle de la société de « défiance généralisée »

 Ø    Danger  : « De moins en moins de gens iront à cette place de la faille », y soutiendront une parole authentique.

 

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