Publié par : lejardinierjardine | 3 décembre 2011

Le cauchemar des années 1980

Notes et extraits du livre La décennie, le grand cauchemar des années 1980. François Cusset, La Découverte, Paris, 2006, 2008.

Ouvrage qui permet de comprendre comment on en est progressivement arrivés, dans les années 2000, à cet état d’agonie du débat démocratique et de l’esprit critique, et du sens du politique en général.

 

1) Préambule : l’agonie des années soixante-dix (1976-1979)

 P 30 : Reprise en main de l’université libre de Vincennes, en préfabriqué, fief de Deleuze et Foucauld, commence d’être dispersée et déménagée en juin 1977.

Chassé-croisé de termes qui résument le tournant politique et intellectuel : effacement graduel du mot « capitalisme » et invasion simultanée de celui de « démocratie », caution contre la menace du totalitarisme.

« L’ensemble en somme est très cohérent : morale antitotalitaire, antimarxisme politique, invocation constante du « réalisme », retour d’une droite d’idées, critique de toute critique, nouvelle religion de la démocratie ».

 Pensée en réaction, qui a toujours besoin de menaces pour se maintenir, à l’opposé du travail philosophique défini par Deleuze comme création de concepts, pour relier les pratiques, leur offrir une boîte à outils conceptuelle, avec vigilance dans l’ordre des discours et de leurs usages par le pouvoir.

Les « nouveaux philosophes » (BHL, Rosanvallon, Minc, André Glucksmann, Alain Finkielkraut,  Geismar, Jacques Attali)  qui émergent à la fin des années 1970 abattent la possibilité d’une pensée critique :  Clercs-écrivains qui monopolisent la catégorie de l’universel à travers leur moralisme pour servir des intérêts catégoriels. Se placent à l’intersection de l’appareil d’Etat et du marché.

p 32 : « L’activité intellectuelle n’a peut-être plus d’autre teneur, dans cette logique, que ses stratégies d’occupation médiatique d’une part, (…) et d’autre part la psychologie combinée du chantage et du désenchantement. »

Le consensus humanitaire

Création de MSF en 1971 puis Médecins du Monde en 1975.

1978-1979 : opération « un bateau pour le Vietman »

Consensus qui s’étend en 1979-1981 à tous les médias, consensus qui retire aux opprimés (ceux de là-bas et ceux d’ici) la possibilité d’avoir une posture politique et autonome.

Les technocrates du bonheur

1978 : publication du rapport Alain Minc et Simon Nora « l’informatisation de la société ».

Foi dans les nouveaux réseaux virtuels pour aplanir les oppositions et les conflits sociaux, relations transversales et paix sociale contre la pensée dialectique jugée « périmée » (et donc la pensée critique).

Libertaires en col blanc

P 42 : CFDT d’Edmond Maire justifie en 1978 le recentrage vers la négociation plutôt que grève.

Sans aller jusqu’à l’anarcho-capitalisme libertarien qui fleurit sur la côté ouest des USA, « le capitalisme français des années 1970 et ses idéologues critiques signent alors une sorte de compromis avec la pensée libertaire : passer de l’autogestion à la praticable « cogestion », et d’un antiétatisme instinctif au principe plus réaliste de l’Etat « régulateur », afin d’aborder la crise avec quelques idées neuves.

Le système et la crise

 P 45 : Crise mondiale 1979 décrite comme phénomène météo, inéluctable.

Livre « Le choc du futur » du futurologue américain Alvin Toffler qui voit dans les PME de l’informatique californienne et le travail en réseau la société révolutionnaire qui invalide les vieux clivages droite-gauche et sa culture passéiste et simpliste.

« Cette systémique de la crise a jeté les bases d’une contre-utopie décisive, celle de la transparence et de la communication généralisée : derrière l’idée que la société fonctionnerait désormais à l’information et non plus à l’énergie, à l’autorégulation et non plus au conflit, se dessine une curieuse utopie néo-pastorale où tout communique constamment, où rien d’autre n’est possible que ce qui a lieu, où l’efficience remplace la politique- et où les mécanismes d’action et de rétroaction ont au moins l’avantage d’être plus fiables que la psyché humaine, source de tous les maux. Philippe Breton a montré que ce scientisme utopique, ce rêve machinique d’un posthumain optimal ne pouvait avoir été mis au point qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand furent avérés les désastres produits par la volonté humaine, d’Auschwitz à Hiroshima. »

p 46 : le critique François Roustang affirme du dernier essai de Jacques Attali qu’il développe une pensée qui a pour fonction de « démobiliser l’individu, désamorcer à la racine toute révolte possible, miner toute initiative de différenciation, afin de « proclamer ce contre quoi on ne peut rien ».

Discours d’une adaptation nécessaire à la crise qui triomphera en 1983-84, enterra définitivement la « rupture avec le capitalisme » qui promit Mitterrand en 1981.

 

2) 1980 : le retour à l’histoire-géo.

 p. 51 : revue Débat, créée par Pierre Nora contre le « despotisme » de la pensée critique et comme « profession de foi anti-engagement au sens sartrien du mot ». (comme il le dit lui-même).

1980 : Essor de la géopolitique et stratégie militaire : collection « Stratégie »  de Gérard  Chaliand et lancement des jeux de stratégies (Afrika KOrps ou War Games).

Eloignement par le temps (par le nouveau culte à l’histoire) et par l’espace (les conflits se passent ailleurs) de toute pensée critique du présent ici.

Coluche candidat en 1981 : tout un symbole.

3) 1981 : techno-parade

 p 63 : la fête passe du fait politique, comme forme de l’être-ensemble et refus de la résignation (comme en mai 68), au discours de l’apolitique : on s’amuse.

Fêtes qui tentent de donner un aura à la République, et célébration enthousiaste de la science et de la technologie.

Les deux leitmotiv du pouvoir : le lancement du Plan télématique, avec l’annonce du Minitel, et la mise en place d’une filière électronique dans l’éducation.

Le magazine Actuel, dès son 1er éditorial en 1979 : « les années quatre-vingt seront actives, technologiques et gaies ».

Affaire polonaise : écrasement de Solidarnosc en décembre 1981 : Mitterrand ne veut pas s’ingérer : Michel Foucauld et Pierre Bourdieu rompent pour de bon avec le pouvoir socialiste.

Jacques Attali : conseiller spécial de Mitterrand. Boulimique de travail.

1982 : Influence au pouvoir

 Fin 1982  (dissoute en 1999, après avoir «accompli sa mission ») : mise en place discrète à Paris de la Fondation Saint-Simon : plus puissant think tank français du 20e siècle ; promeut le pouvoir direct de l’influence.

Avec : les historiens François Furet et Pierre Rosanvallon, consultant financier Alain Minc, le PDG de St Gobain Roger Fauroux et autres.

Pensée d’un ordre nouveau du monde : mondialisation économique, extension du marché, défense de l’occident et hégémonie américaine ; qui veut rompre avec : les idéaux laxistes de Mai 68, l’illusion keynésienne à tendance bolchevique, et l’idée de l’Etat providence (Pierre Rosanvallon a écrit en 1981 « La crise de l’Etat-Providence », selon lui incompatible avec économie mondialisée), au cœur de la solidarité sociale et de la politique économique. Corps intermédiaire et élite pensante légitime.

Autres membres de St Simon : géopolitologues Pierre Hassner, pdg agroalimentaire Antoine Riboud, Edgar Morin, biologiste François Jacob, éditorialiste économique Jean Boissonnat, conseiller du ministre de l’économie Jean Peyrelevade, l’industriel Jean-Louis Beffa, le banquier André Wormser, les journalistes Anne Sinclair et Christine Ockrent ou le patron de Libération Serge July ; Gilles Kepel, sociologue Michel Wieviorka.

Collection « Fondation Saint-Simon chez Fayard puis Calmann-Levy)

P 71 : notes de la Fondation  « Certaines de ces notes à circulation limitée, qui peuvent porter sur la « sociologie de l’entreprise » ou le « libéralisme culturel », sur « islam et violence » ou « les vingt ans de Vatican II », ont littéralement organisé l’idéologie dominante des années 1980 et 1990 ».

Elle qui développe pédagogie (avec relais comme tribune dans Libération de Jacques Julliard) de l’adaptation à l’économie mondiale et aux réformes libérales (comme en Angleterre).

Début de la série Dallas.

5) 1983 : Soyons créatifs 

 Début 1983 : 1er salon de l’étudiant

Les 1er PDG de 20 ans défilent partout en 83-84, créateurs de société high tech et autres.

Année de la percée médiatique du FN.

2e tournant de la rigueur en 1983 : politique de « désinflation compétitive » qui renforce austérité budgétaire et laisse s’envoler le chômage pour juguler inflation et déficit extérieur.

Sortie de la bible du management américain « le prix de l’excellence » de Tom Peters, avec gestion créative de l’entreprise.

Dans contexte de guerre froide, les intellectuels aiment la guerre, contre le péril rouge. (même Duras)

P 86 : les intellectuels s’enrôlent ainsi au service des Pershing comme médias et politiques s’enrôlent alors au service de l’entreprise : en balayant comme irresponsable tout début de critique ». Encourent l’Amérique de Reagan à armer les Contras et les milices fascistes au Nicaragua.

Pascal Brukner publie le sanglot de l’homme blanc : déculpabilisation des petits blancs, livre contre le « masochisme du tiers-mondisme ».

1984 : Vive la crise !

 Titre d’une émission type docu-fiction pour expliquer aux français la nécessité de s’adapter à la crise en en sortant renforcés.

P 92 : « peut-être le plus pur exemple qu’ait jamais produit la télévision d’une distrayante (et d’autant plus redoutable) pédagogie de la soumission à l’ordre économique. »

« Prenez vous en main », aux dires d’Yves Montand.

Drogués du travail de la silicon valley en exemple.

Année du look, vestimentaire et même existentiel.

Passion pour l’économie : magazine Science et vie économie devient leader du marché et création fin 1982 du magazine Challenges pour les jeunes entrepreneurs.

Pensée positive permanente très en vogue.

P 97 : « décalage abyssale, mais gardé sous silence, entre ces enthousiasmes savamment orchestrés et la plus grande année de « casse » sociale de la décennie, sinon de la fin du siècle. »

Plan Acier avec ses milliers de licenciements (ouvriers lorrains manifestent), + 600 000 chômeurs.

Grande manifestation contre la réforme de l’école libre d’Alain Savary.

Laurent Fabius, jeune premier ministre dans déclaration de politique générale du 24 juillet 1984 : « la dénonciation systématique du profit (…) est désormais à ranger au magasin des accessoires », « la bataille de la compétitivité et de l’emploi » qui demande l’engagement des salariés et le soutien de tout le pays aux entreprises.

8 décembre 1984 : grande manif de 100 000 ados venus défendre NRJ « je veux du son » contre tentative du gouvernement de faire respecter équité avec autres radios plus petites. Comparaison avec oppression à Varsovie ou au Chili !

P 100 : « La liberté, en ce sens, se trouve politiquement privatisée en 1984. Elle passe d’un combat singulier mené au coeur de l’espace public à des revendications plurielles au nom de la sphère privée, d’une forme de subjectivation politique à une simple demande de droits : liberté d’écouter, liberté de consommer, liberté de choisir » (son école, sa radio ou sa TV).

7 ) 1985 : melting-potes

 SOS racisme  créée en 1984. Ouvre ère de l’éloge médiatico-politique  à la diversité.

Automne 1983 : marche des Beurs de Lyon à Marseille et Paris.

21 février : grand meeting à la Mutualité avec plein de stars et politiques pour ode à l’anti-racisme.

22 septembre : grand concert de 36 heures à la Défense.

Grandes pompes de l’ode à la diversité, sans réellement changer les problèmes de fond, des conditions socio-économiques des immigrés : façon surtout de se trouver une éthique (comme le discours humanitaire alors) à un moment où l’impopularité grandit avec le tournant de la rigueur.

P 104 : « Plus profondément, le socialisme français troque alors l’ouvrier contre l’immigré dans le rôle du damné de référence, de la figure fétiche à laquelle identifier un courant politique qui lui est historiquement étranger. Le choix de sacrifier des pans entiers de l’industrie française, et jusqu’à la classe ouvrière elle-même comme enjeu électoral, n’a pas lieu par hasard au même moment. »

Encensement médiatique des parcours d’exception de quelques immigrés.

P 107 : « Au contraire du patient travail de recueil du souvenir effectué par Lanzmann auprès des survivants des camps, c’est l’immédiateté qui caractérise la nouvelle morale : qu’elle s’affiche sur un badge, dans des slogans efficaces ou par une musique compassionnelle, elle congédie tout ce qui requiert la durée- discussion, critique, mémoire, action politique. A la verticale de la transmission et à la diagonale des libres pensées, elle préfère l’horizontalité de l’image, qu’on ne peut contester. Avec l’anti-racisme et son éloge melting-potes, le nouvel ordre moral se fait pur spectacle. Il n’est plus tapi dans les courants souterrains de l’idéologie ou des valeurs, mais rafraîchissant comme l’écume d’une vague unanime. Il n’est plus enraciné dans les institutions et les arbres généalogiques, mais punaisé sur un revers de veste ou diffusé en musique d’ambiance. »

Au même moment, réveil d’un patriotisme raciste qui s’affiche dans les médias ;

p 108 :  « Mais à ces menaces, comme à celles moins rhétoriques de la discrimination au quotidien, SOS-racisme et ses alliés médiatico-politiques n’opposent qu’une posture morale, tout le contraire d’un travail politique et d’une action sociale (…). Etre contre Le Pen, comme on serait contre la mort ou le malheur, sert alors de seule politique, d’antipolitique en somme, puisqu’une lutte sur la durée contre le Front National exigerait une stratégie autrement militante, et que le racisme qui le nourrit (et qu’il nourrit) ne saurait être endigué que par une vaste politique antidiscriminatoire menée sur le terrain. En l’absence d’actions législative, judiciaire, sociale effectives, les victimes du racisme, en effet, « n’ont que faire de la « solidarité antiraciste des Blancs» et leur « paternalisme » comme le dit encore vingt ans plus tard le sociologue Sadri Khiari ».

p  110 : On fait même passer dans les médias l’idée qu’on ne peut pas être à la fois antiraciste et anticapitalisme : « fraternité marchande », économie libérale intégratrice des différences.

P 111 : « Mais, sous le gouvernement Fabius de 1985, qui a aussi pour arrière-pensée le réservoir électoral constitué par les descendants d’immigrés maghrébins arrivés à l’âge de voter (soit 800 000 à un million de jeunes), faire tenir ensemble économie de marché et antiracisme, politique de l’entreprise et générosité morale, argent et amitié  en quelque sorte, relève de l’impératif politique- c’est-à-dire de la bonne communication »

1985 : Luc Ferry et Alain Renaut publient « La pensée 68 » où développent l’idée que les valeurs égoïstes et individualistes du néo-libéralisme qui triomphe dans les 1980s forment un recyclage de la philosophie de 68. Montrent que les « idéologies du désir » et « l’irrationalisme » ont mené aux « apories de l’anti-humanisme ».

p 113 : « les répliques d’envergure à cette pauvre « pensée 86 » (l’inversion de 68) sont alors rares ».  A part Jean-Luc Nancy, Lyotard et Jacob Rogozinski.

8) 1986 : l’idéologie de la mort des idéologies

 Avec raz-de-marée de la droite aux législatives de mars (préparée par la gauche qui clame pendant la campagne « l’enterrement de la lutte des classes » et appel à « réhabiliter la légitimité du chef d’entreprise »), cohabitation Chirac-Mitterrand et recentrage à droite.

P 116 : Triomphe des faux débats d’idées, comme entre Onfray et Ferry qui se réduisent à un « affrontement de styles, donc à l’accord sur le fond, entre un libéralisme de la vertu, ou du jugement moral, et un libéralisme sensualiste, du corps et des plaisirs ».

Tournant ultra sécuritaire pris par ministère Pasqua-Pandraud.

Décembre 86 : grande manif contre réforme de l’université d’Alain Devaquet. Mépris pour les jeunes de la part des intellectuels et politiques qui ne les comprennent pas.

P 122 : Figent leur impuissance dans ce qu’ils nomment la « bof génération », ces moralistes médiatiques (BHL et Cie) font partie intégrante de « l’armée  du consensus réactionnaire : celui qu’est en train de faire triompher partout, de Washingtion à Londres, de Bonn à Tokyo, un puissant courant de droitisation de la politique mondiale ».

9) 1987 : extase télévisuelle

4 avril : Francis Bouygues vient remettre un chèque de 3 Milliards de francs au numéro 3 du gouvernement, Edouard Balladur en échange de la 1e moitié du capital de TF1. `

Janvier 1985 : Mitterrand donne son accord à la privatisation de TF1 et à la création de chaînes hertziennes privées.

Janvier 87 : Finkielkraut oublie son essai « La Défaite de la pensée » où il annonce que « la barbarie a donc fini par s’emparer de la culture ».

P 135 : « Outre Finkielkraut, BHL (avec Eloge des intellectuels), Michel Henry (avec la Barbarie), et le critique conservateur américain Alan Bloom (dont est traduit l’âme désarmée), sont ainsi intronisés, en 1987-88, en seuls protecteurs des valeurs des Lumières contre la décadence contemporaine ».

Amalgames de toute expression culturelle singulière comme une prison de l’identité. Combat contre le communautarisme.

Ajout personnel : Peut-être après trauma Shoah et bombes atomiques, et déception des idéaux communistes par totalitarisme soviétique: Grand désir de limer, policer la société, notamment avec espoirs  technologiques (la société technologique tournera définitivement la page de ces horreurs historiques) et illusion que le marché intègre tout le monde et dissout les tensions.

 « nouveaux intellectuels et leur morale » :  Idéologues de la dissolution.

10) 1988 : La République du centre

 Elections présidentielles ; la « lettre aux français » (programme de Mitterrand) ne revient pas sur la politique de droite menée depuis 1983. Se présente comme le garant de la continuité sûre, autorité presque divine. Dignité apparente ; ne se jette pas dans la lutte avec ferveur.

P 138 : « C’est ce que François Mitterrand appelle, après ses écrivains de droite favoris, la « passion de l’indifférence » – mélange de patience chinoise, d’insensibilité stoïcienne et d’une vieille stratégie de la distance. »

P 140 : pour l’électorat : « Impossible compromis que celui qui consiste à rester lucide sans se faire rabat-joie, à se croire libre de ses jugements en adoubant une mascotte, à en (sou)rire pour ne pas en souffrir- un compromis où le citoyen semble savourer surtout sa propre impuissance. Telle est peut-être la clef du centrisme nouveau, inédit dans l’histoire politique française, sous le signe duquel se déroule cette longue année très présidentielle : le compromis comme impuissance, le centre mou où s’annulent les divergences, le juste milieu pour que la politique ne déborde pas. Car le centre sera mou, et la politique soft. En cet an 88 d’où a disparu toute tension visible (…) la politique ressemble un peu au désert aveuglant de Bagdad Café, l’autre curiosité cinématographique de l’année. Son contenu éventuel y est aussi improbable que l’irruption d’une station-service, et les citoyens y sont aussi seuls que la grosse cantatrice nomade du film, pris comme elle entre la folie d’un monde lisse et le cri qui le déchirera ».

Une enquête Sofres : pour 56% des Français, les notions de droite et de gauche sont dépassées.

P 142 : Convergence centriste même dans les couches les plus profondes : « elle est l’effet mécanique, dans l’inconscient politique national, d’une symétrie fascisme-communisme imposée en France depuis déjà douze ans, douze ans passés à renvoyer dos à dos les deux totalitarismes du siècle, à appuyer un consensus « antitotalitaire » sur l’idée que le stalinisme aurait fondu les deux régimes en un seul hybride monstrueux- et à identifier ces deux ruptures radicales comme une même hérésie que permettra d’éviter à l’avenir une politique recentrée, apaisée, technique et non « idéologique ».

La République du centre, ouvrage publié par la Fondation St Simon : radicalisation droitière des « nouveaux philosophes ».

Laurent Joffrin (directeur de rédaction du Nouvel Obs et Libération) loue la gauche « lucide » qui a su s’allier avec le libéralisme.

11) 1989 :  Rhétoriques de la fin

 Chute mur de Berlin et fin d’une multitude de dictatures (Amérique latine et Afrique du Sud) laissant la place entière à l’épanouissement de la « démocratie de marché ». On parle, comme le conservateur US Francis Fukuyama, de « fin de l’histoire ».

P 149 : « « communautés » et « identités », qu’on va bientôt soupçonner de fomenter un complot contre la vraie citoyenneté, s’avèreront un repoussoir idéal quand on vient de perdre, avec le communisme, l’épouvantail nécessaire, celui qui fournissait a contrario sa raison d’être à la république ».

Face à cette perte : les idéologues radicalisent leur position au tournant des 1990s (contre toute forme d’expression de la différence qualifiée de communautarisme, menace de l’Islam sur la laïcité…)

Bicentaire de la Révolution : divertissement hautement stylisé, où rien de commun et d’actuel n’émerge, réduite à l’histoire lointaine et folklorique. L’historien conservateur François Furet annonce dès 1986 que la Révolution est terminée. Histoire contre-révolutionnaire éditée et rééditée (la chouannerie, les mémoires de nobles persécutés, les pires heures de la terreur…).

Jacques Attali ; le couple marché-démocratie incarne la nouvelle utopie.

12) 1990 : la persistance des spectres.

 p 162 : « Dans le monde entier, la disparition soudaine du référent communiste plonge la gauche officielle dans une crise de valeurs et de projet dont elle n’est pas sortie aujourd’hui ».

p 163 : Après un coma de plusieurs mois, Marguerite Duras a perdu sa ferveur anticommunisme : « elle paraît comprendre soudain mieux que les autres que, pour longtemps désormais, seuls ce deuil impossible de la révolution, l’équivoque où est nous laisse tous seront encore capables de rassembler ceux qu’intéresse le combat politique : dorénavant « le deuil du communisme est notre idéologie, notre communauté est celle de ce doute, de ce deuil inébranlable » explique t-elle fin mai 1990.

Décennie 1990 : explosion boursière et actionnariat.

13) Postface : impuissance et réveil (1991-1995)

Morales de guerre

 En ex-Yougoslavie, guerre du Golfe 1991 et Algérie dès 1993., Tchétchénie, Somalie, Rwanda, Tchad (86)…

P 176 : « Ainsi, dans la première moitié des années 1990, la guerre colonise l’espace public français, y renforçant brusquement les logiques de la harangue morale et du chantage à l’urgence mises en place quelques années plus tôt au cœur du champ intellectuel ».

Initiative en 1994 de BHL, Glucksmann, Brukner cinéaste Romain Goupil « L’Europe commence à Sarajevo » pour faire lever l’embargo sur les armes en faveur des musulmans de Bosnie.

P 179 : Dialectique simpliste du Mal de la guerre né du Bien identitaire qui fleurit entre 1991 et 1995 : L’Imparfait du présent de Finkielkrau : l’extrémisme identitaire pas très loin du « venin de la fraternité » ; La tentation de l’innocence de Brukner, La pureté dangereuse de BHL.

Les noces de la Loi et du Spectacle

Affaires de corruption et de détournements de fonds envahissent écran et presse. Au  total, on compte fin 1994 pas moins de soixante affaires en cours et cent personnalités mises en examen. (dont affaire du sang contaminé)

P 182 : la justice et la presse deviennent les deux grands inquisiteurs justiciers : « Elles récupèrent la légitimité perdue des politiques et figurent la dernière manifestation possible d’une volonté générale moribonde. Plus exactement que par elles deux-la justice et la presse-, ce rôle est assuré, à partir des années 1990, par leur convergence, leur croisement inédit : à travers la spectacularisation de la justice mais aussi le nouveau rôle de justicier solitaire que se donnent les médias. Car, en quelques courtes années, ces deux instances étendent leurs prérogatives, gagnent un pouvoir sans précédent et couvrent bientôt jusqu’à l’épuiser ce qu’il reste de l’espace public français ».

Emission emblématique sur TF1 : « le droit de savoir »

Le crépuscule de la Mitterandie

 Sorte de lassitude de fin de règne et rattrapée par les spectres de Vichy ; coup de tonnerre du livre de Pierre Péan « Une jeunesse française » qui révèle flirts étudiants de Mitterrand avec l’extrême droite et ses responsabilités dans régime Vichy jusqu’en 1943.

2de cohabitation qui achève de détruire des pans entiers du projet socialiste, et dans le dos de l’Elysée se met en place un véritable « Etat-Balladur » avec aux postes clefs ses hommes, de Nicolas Sarkozy à Nicolas Bazire, Alain Minc, Michel Pébereau, Jean-Marie Messier, Jérôme Monod, Francis Mer, Guy Sorman : réseau d’experts qui veulent remodeler la France pour le prochain millénaire, selon modèle anglo-américain.  Rapport Mattéoli d’août 93 qui préconise baisse des salaires et des protections sociales.

p 187 : Mitterrand aurait dit en 1983 lors tournant de la rigueur : « Je suis partagé entre deux ambitions, rapport Attali, celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale ».

Bataille pour Maastricht en 1992. Parti unique avec Minc en responsable à l’idéologie, BHL en communication culturelle et Jean-Claude Trichet (président Banque de France) en secrétaire permanent.

P 188 : La politique est devenue une forme publicitaire. Mitterand incarne cette transition de la politique à la publicité, de l’Histoire à l’actualité, de la critique à l’expertise.

En parallèle : réveil enfin des mouvements militants (sans papier, chômeurs, maisons d’édition militantes…) qui mobilisent  de nouveau (symbole ;: grande manif de décembre 1995).

L’événement 1995

 P 193 : « Tout se passe comme si les idéologues officiels reprenaient et même renforçaient la litanie libérale et fataliste des années 1980, au moment précis où les mouvements sociaux décidaient d’en rompre le sortilège ».

Presse dominante se déchaîne contre l’Etat-providence, l’apathie des Français et encense l’audace du Plan Juppé. « le courage de la réforme ». `

Mais les réformes refusées par la rue en 1995 passeront édulcorées et diffuses les années suivantes, comme sous le gouvernement Jospin (1997-2002).

Intermezzo : La société écran

  P 200 : La télévision passe devant la presse magazine pour les recettes publicitaires dès 83, imposant à la presse écrite sa concurrence et bie tôt ses méthodes. De 80 à 89, le taux d’équipement des foyers en TV passe de 44 à 85%.

Pas de critiques consistantes des effets de la TV dans 1980s.

P 202 : « En une quinzaine d’années, la télévision a cessé d’être une simple vision du monde pour devenir un monde parallèle, autonome, cohérent. Elle a glissé de la foi dans les valeurs dominantes à la croyance dans sa seule puissance, ou, pour parler comme Serge Daney, « du référentiel au référendum », de programmes renvoyant au monde extérieur en tant que référent à des programmes ne renvoyant plus qu’à leur seul plébiscite par l’audimat. L’information télévisée, en effet, fut longtemps une branche abâtardie de la connaissance scolaire, et vulgarisation des propagandes d’Etat. Elle est devenue, sous le nom d’  «actualité », ce flux continu auquel tout le reste se rapporte. Elle est passée elle-même en une décennie, du journaliste au présentateur, du documentaire au seul document (le scoop), du travelling qui contextualise au zoom qui focalise, et d’une démarche plus ou moins didactique à cette « proxémie phobique », pour reprendre une autre formule de Daney, qui permet à la télévision à la fois de nous éloigner du monde et de nous le rendre effrayant- de produire continûment la peur ».

P 203 : « Au début des années 1990, « Le Droit de savoir » sur TF1 et quelques autres magazines de reportages multiplient les faux témoignages (venus de « complices » de la chaîne, comme Rachid Kaci ou Mohammed Sifaoui), les montages biaisés, les images stéréotypées (femmes toujours voilées ou hommes toujours barbus et en groupe) sinon les bidonnages purs et simples- si bien que, après quinze ans de clichés télévisuels, les amalgames entre islam et terrorisme, banlieue et violence, immigration et intégrisme religieux sont en France tout bonnement inévitables ».

« Intimisation » de la parole politique avec émission fin 80s tel que « Questions à domicile » chez hommes politiques qui racontent au grand public leur vie intime ou « Si on se disait tout ? » de Patrick Sabatier.

P 205 : « En ce sens, la télévision est devenue en France le lieu par excellence de la production de la politique, en y instaurant le jeu médiatico-électoral, la personnalisation de la vie publique et la règle populiste du plébiscite chiffré. Mais elle l’est devenue aussi par défaut, en rognant à ce point sur l’espace public traditionnel qu’elle en est désormais l’ultime ersatz, peut-être même la dernière scène démocratique. Une scène où le souci de justice n’est plus que la hargne contagieuse des petits producteurs, où le problème de la parole n’est plus que celui de sa mise en scène, et où la question de l’égalité est devenue celle du quart d’heure de notoriété de l’homme ordinaire. Et, si elle a profondément altéré le jeu politique, la télévision a fait de même pour les univers artistique, littéraire, scientifique, juridique ou économique, qui à leur tour sont déterminés de l’intérieur par le plébiscite de l’audience et la reproduction divertissante d’un discours consensuel. (…) La grande affaire de la télévision est son effet de formatage, indissociable de la logique concurrentielle et publicitaire qu’impose le nouveau paysage audiovisuel des années 1980 ».

Bernard Tapie, le personnage emblématique de cette ère fric médiatique, parle de la « règle des trois 20 : les 20 centimètres du visage, les 20 premiers mots et les 20 premières secondes.

Hyperfragmentation des programmes et zapping.

P 206 : « Le format est bel et bien le facteur clef. C’est ce qu’avait compris Régis Debray en 1979 lorsqu’il avançait, dans Le pouvoir intellectuel en France, que le déclin intellectuel du marxisme et l’ascension à sa place d’un nouveau moralisme de la démocratie étaient moins le fait d’une guerre entre clercs opposés que des nouvelles règles audiovisuelles- auxquelles la morale démocratique est parfaitement ajustée, avec ses coups de force et ses petites  phrases, là où le marxisme, lourd et explicatif, n’est plus adapté du tout à l’ère du petit écran ».

Le format est une recombinaison du réel qui, comme le disait Bourdieu, « montre en cachant ».

P 207 : « Cette posture du téléspectateur procède aussi d’une régression fusionnelle, intra-utérine, de ce que les psychanalystes appellent une « pseudo-sublimation » et une « forclusion paranoïde du réel » : l’abandon à un certain imaginaire et le retour à l’enfance, chez le téléspectateur absorbé, lui permettent de substituer à une société qui fait peur l’illusion de la toute-puissance de son désir. Mais cette même posture renvoie aussi à l’intrusion par l’écran, au cœur du foyer, de l’autre et du lointain, cette « intrusion (de l’étranger) chez moi, et par moi désirée » dont Jacques Derrida notait qu’elle renforce, en réaction, le désir d’être chez soi, de n’en plus sortir, et qu’elle oppose dès lors, presque symétriquement, à ce qu’il appelle l’ « hospitalité ». En ce sens, individualisme et xénophobie, méfiance et désabusement, ces traits connus des années 1980, sont peut-être des effets de la posture téléspectatrice beaucoup plus que d’une évolution sociologique ou idéologique spécifique ».    (Cf livre « Echographies. De la télévision. Jacques Derrida et Bernard Stiegler, 1996).

P 209 : « La société télévisuelle des années 1980 est une société écran, opaque à elle-même et faussement transparente, c’est moins le médium lui-même qui est en cause que l’usage qui en est fait, un usage qui n’a plus cessé depuis lors de se généraliser. »

2ème  partie : Cinq figures

 1) La fin sans fin de la politique

Politique de l’inéluctable

 p 218 : « Les décennies précédentes avaient été celles de l’excès de la volonté politique, qui a produit les totalitarismes du siècle sous prétexte d’inventer de toutes pièces un Homme nouveau. Les années 1980 inventent l’excès inverse du fatalisme économique, qui justifie guerres et inégalités comme inévitables parce qu’on ne croit plus que dans l’état de fait ».

Rhétorique réactionnaire du discours politico-médiatique des 1980s, avec idée phare de l’effet pervers de tout changement (mieux vaut ne rien changer car ça peut être pire qu’avant), qui a justifié la politique mitterrandienne qui a suivi le dogme du néo-libéralisme sous prétexte de garantir le maintien des acquis sociaux antérieurs.

Etat comme simple autorité de jugement, fondée sur « sa capacité à intérioriser l’impuissance commune », comme le dit Jacques Rancière ».

P 224 : fierté d’Edmond Maire de la CFDT en 1985 d’avoir converti les salariés à la culture du compromis.

« Néophilie » et fantasme du changement

 p 225 : « les années 1980 affichent alors partout leur techno-nouveauté, de machine en concept, de gadget en service, même si leur géométrie grossière et leurs teintes criardes nous donnent aujourd’hui l’impression que faisait alors sans doute le cinéma muet ».

Pour Attali, technologie épanouissante, sexy, fédératrice et socialiste.

le ministère de la Recherche lance en 1990 un Centre de Prospective.  

Impératif marketing d’innover pour séduire.

Symétriquement, nostalgie du passé et manie commémorative : p 229 : « Béatitude devant le neuf et émotion de l’ancien se rejoignent pour annihiler le présent et sa possible critique, elles convergent dans un éloge unanime du fait accompli. »

Les trois chantages du clerc (de ces « nouveaux intellectuels » médiatiques)

 Bilan intellectuel de l’essayisme triomphant des 1980s, avec BHL, Brukner, Finfielkrau, Glucksmann, Luc Ferry, Jean-Marie Benoist, Jacques Julliard, Blandine Kriegel, Jean Daniel, Tzvetan Todorov, André Comte-Sponville, Gilles Lipovetsky…

P 230 : Ces moralistes combattent le Mal 1) , délivrent le Sens 2) et admettent le Réel 3)

1)    Développent une « antipolitique » de l’indignation gratuite qui trouve par exemple la « guerre immorale »

2)    Parlent du « retour au sens » sur un mode thérapeutique (dans la ligne d’une « philo pour vivre » diffusée par « Philosophie magazine ») qui fait l’impasse sur le travail en profondeur de la pensée, en condamnant « toute difficulté théorique (qui est en général la difficulté de ce qu’il y a à penser) à un snobisme de l’abscons ».

Phrase de Julliard en 1977 : « le pessimisme de la lucidité » avec « l’optimisme de la volonté » ; autres oxymores de l’époque : le « réalisme généreux » ou l’ « utopie réaliste ».

3) chantage au Réel : P 233 : « Le Réel contre la critique et contre la vérité : tel pourrait être le credo de ses moralistes désenchantés , figés dans une peur de la démocratie réelle et décidés, pour empêcher le retour de ces deux vieux démons, critique et vérité, à laisser tout le champ libre au pouvoir ».

La république, la Nation et les autres

Dès 1985, l’Islam devient la 2e religion de France.

P 235 : « La bien-pensance antiraciste d’un côté et le réveil d’un fort assimilationnisme républicain de l’autre ne font bientôt qu’encourager, en réaction, les particularismes et les replis communautaires. Et ils ne font rien pour infléchir la montée régulière des formes d’exclusion et de racisme institutionnalisées. Rien n’est fait, au fil de la décennie 80, contre les discriminations quotidiennes, ni contre la sous-représentation des descendants d’immigrés dans les médias- 10% de la population française restant ainsi presque entièrement absents des écrans de télévision ».

1989-1990 : 1eres affaires « du foulard » et des  émeutes de banlieues.

3)    L’ordre des experts

 Double assaut sur la critique   

 P 241 : « La décennie 1980 est celle de l’expertise omnipotente parce qu’elle est celle de la défaite de la critique- de son repli, de son effacement et de sa stigmatisation constante ».

P 242 : Récupération honteuse des concepts des penseurs critiques antérieurs par la pensée néo-libérale: ex : idées de rhizome  et de structures dissipatives de Deleuze détournée pour célébrer l’entreprise ; analyses du panoptique (dispositif de contrôle omniscient de la société) de Foucault appliquée aux sciences de la gestion et du nouveau management pour instiller l’ « autocontrôle des salariés ». Recyclage au service de l’entreprise d’un certain nombre de concepts issus de la pensée critique des 1970s : autonomie d’action, créativité, anti-hiérarchie, audace culturelle…

Université de plus en plus soumise au monde de l’entreprise ; La Confédération des Juniors entreprises devient le 1er mouvement étudiant de France avec 15 000 étudiants.

P 245 : Bourdieu avait dit en 1986 « Dès que le pouvoir se réclame de la science, il faut que la science se dote d’un contre-pouvoir ».

Boom de l’essai sur le marché éditorial : primat de ce format court qui ne s’explique pas sur la manière dont les idées ont été produites, leurs sources : format bien adapté à celui de l’époque médiatique.

Etat savant et gauche experte

Recours de plus en plus systématique de la Mitterrandie au discours des experts.

Séguéla, le grand manitou des prestations télévisées de Mitterrand.

Application à la fonction publique des modèles de management de l’entreprise, apprise dès l’ENA.

L’essor de l’Homo psychologicus

 Psychologisation accrue des rapports sociaux qui dépolitisent et renvoient chacun à son propre malaise isolé.

1983 : apparition du magazine « psy-show » par Pascale Breugnot ; dans 1980s, apparition des premières Unes de magazines sur la déprime et ses solutions chimiques.

P 253 : « Le psychisme individuel, sur lequel experts et médias braquent leurs projecteurs, achève de remplacer le destin collectif comme seule façon d’être au monde ».

Les sociotypes et le silence des classes

 Vogue des « profils types sociologiques » des sondages et autres enquêtes d’opinions qui tronçonnent la société française en catégories de « sociostyles » ou « courants socioculturels » (CSC).

 Instituts experts dont les études sont relayés par magazines en mal de tendances: le Centre de recherches, d’études et de documentation sur la consommation (le Credoc), la Compagnie française d’études de marché et de la conjoncture (Cofremca), le Centre de communication avancée (CCA), ou le groupe de consultants Louis-Din.

Ex : en 1987, on classe les « décalés », les « frimeurs », les « égocentrés », « rigoristes », « activistes ».

Etudes qui servent à déterminer « publics cible » aussi bien pour le marché que pour les visées électorales

Ex : à la veille des élections 1981, les études parlent de tripartition des électeurs en « moutonniers », « passionnés » et « sceptiques ».

Bernard Cathelat, figure de l’expert cool, qui vante sa « boussole des valeurs » (grâce à ces profils types) pour comprendre la soit disante complexité croissante de la société française ; il a toute sa place dans la galerie de portraits des années 1980 aux côtés de Bernard Tapie et Jacques Séguéla.

P 256 : « La sociotypologie des années 1980 met au point un instrument de contrôle social autrement efficace. Elle est indissociable, en ce sens, du tournant fonctionnaliste pris par la sociologie française à la fin des années 1970. Car celle-ci, des instituts d’enquêtes jusqu’à l’université (à l’exception de l’enclave bourdieusienne), a dorénavant pour objectif d’éclairer la fonction de chaque groupe ou institution dans l’ensemble social. Elle a pour utilité immédiate de façonner des concepts et des catégories utiles aux départements des ressources humaines et aux directions marketing ».

P 257 : Diffuse  une image entièrement horizontale de la société française :  juxtaposition de manières d’êtres et de styles de vie individualisés, comme si n’existaient plus les hiérarchies sociales et les conflits économiques.

P 258 : « pression continue des idéologues-sondeurs et des sociologues de magazines, d’un discours pseudo-scientifique qui rend littéralement invisibles les nouveaux modes de mobilisation et d’identification- et ne fait donc que renforcer l’aliénation des classes en question. Jusqu’à produire la certitude unanime d’une société sans classes, et le large consentement de ses victimes à une exploitation qui n’est donc plus identifiée comme telle, mais objectivée en pur état de fait, statistique et inéluctable, sans alternative ».

Contre-expertise

Apparition d’une nouvelle forme de militantisme par l’humour, la satire, la dérision, arme qui reste face à ce monopole de la pensée sérieuse et sûre d’elle-même des experts et les moralistes.

Nihilisme et loufoquerie apparaissent comme deux réactions.

4)             La gestion des corps

 Suite logique du verrouillage de la pensée, le corps devient un enjeu de pouvoir.

Biopolitique inédite des corps : la maladie, le sport, le sexe deviennent des affaires publiques, organisées (par conseils et autres mises en garde) par le discours médiatico-politique.

P 270 : « Mais le signe le plus clair qu’émerge alors en France une telle logique biopolitique est peut-être à trouver dans le langage même de ses élites, le vocabulaire de ses idéologues, les métaphores du discours dominant. Du nouveau credo humanitaire aux traitements successifs de l’« exclusion », on assiste en effet à une formidable médicalisation de la pensée et du langage politiques, sur fond de maladie présidentielle, tenue secrète pendant plus de dix ans »

On parle de mai 68 comme « virus », « fièvre » du désir ; France « malade de ses banlieues » : politique de « traitement de choc » et mesures d’« hygiène sociale » ; « fracture sociale » de Chirac qui lui donnera la victoire en 1995.

 Génération jeuniste

Politique branchée de Jack Lang ; émissions TV pour les ados ; lancement du magazine Phosphore.

Le sida et les corps invisibles

Création des associations Aides (85) et d’Act up (89), qui cherchent à « déshomosexualiser » la question du sida et inversent le stigmate identitaire que diffuse le discours bien-pensant officiel. Pas anodin si ces associations qui luttent contre la réduction des expressions en lutte à des « essences figées » (comme le font les catégories socio-culturelles) rejoignent au début des 1990s les luttes militantes des chômeurs, des sans papiers…

5)    L’esprit de l’entreprise

 Le désir de chef

 P 294 : le chef d’entreprise , « pivot du nouvel ordre social ».

Fonction de légitimation permanente de l’oligarchie assurée par la direction des ressources humaines, qui visent à apaiser les tensions au sein du personnel.

Vertige publicitaire

 Boom publicitaire dans 1980s. la première à recycler les mots d’ordre de Mai 68 (comme Leclerc en protecteur des petits consommateurs).

P 306 : les pubs « semblent avoir pour ressort principal, non pas de vendre un produit ou d’imposer une propagande idéologique, mais d’affirmer le peu de poids de tout le reste- de ce qu’elles ne sont pas ».

 

6)    La culture « c’est la vie »

Jack Lang et sa politique vitaliste de la culture.

Deux grandes études en 82 et 90 sur les pratiques culturelles des Français. Politique qui vise à développer des industries culturelles nationales.

1980s : apparition et essor du mécénat culturel d’entreprise ; explosion du marché de l’art et des galeries d’art privées. Processus de concentration capitaliste qui amène à la formation de multinationales de la culture et de la communication d’une ampleur inédite.

Ex : 1980 : Jean-Luc Lagardère et sa Société Matra rachète le groupe Hachette ; 1995 le milliardaire François Pinault rachète la FNAC.

Gauchisme culturel et journalisme de marché

 Gauche caviar appréciée des grands médias : La revue Globe publie en 88 un « éloge de cette gauche sans complexe » qui « enterre pour de bon cette gauche sociale « misérabiliste » et sa pauvre « quête de pureté » au bout desquelles « il y aura toujours un Pol Pot » (p 337)

P 338 : « Rien n’illustre mieux les mensonges de ce gauchisme culturel, et la stratégie des quelques notables branchés qui le personnifient, que leur manière de célébrer la mémoire de Mai 68. Leur façon de la détourner, la confisquer, la neutraliser. On peut même comparer les dixième (1978), vingtième (1988) et trentième (1998) anniversaires de l’événement comme on retrace la saga sur trois décennies du gauchisme culturel en question. A chaque fois, la même triple opération a lieu : la récupération toute personnelle de Mai 68, son enterrement historique et, toujours, la réduction rétrospective de l’événement social à ses seuls avatars culturels. »

Mai 88 : Pascale Breugnot organise sur TF1 un « Procès de Mai » stupéfiant où Mai 68 est réduit à une bonne fête, sans rien de plus.

98 : plus personne ne s’étonne que Mai 68 soit devenue la source officielle du « libéralisme culturel » , du triomphe de l’individualisme et du nouveau capitalisme français.

Epilogues : Affects politiques.

 « Le pouvoir nous veut tristes ». Gilles Deleuze

p 344 : « Les maîtres de l’agenda idéologique de la décennie ont ainsi refermé les possibles, imposé ces fausses polarités entre lesquelles on ne voit plus la différence, ou auxquelles on aurait tant voulu ajouter un troisième terme, une véritable option, une seule. C’est à eux qu’on doit ce cauchemar logique dont la seule issue est peut-être aujourd’hui la révolte pure et simple ».

La démocratie ne se réduit pas à un régime politique ou à un mode d’organisation sociale mais est « la mobilité initiale des subjectivités politiques » qu’on ne peut prévoir ni maîtriser durablement.

Emergence d’une force critique nouvelle depuis 1995.

Analyses personnelles :

Les nouveaux militants du milieu des années 1990 ont commencé par se réapproprier leur subjectivité notamment au niveau du corps et de nouvelles formes de contestation (humour, dérision, manif festive…). Ils ont face à eux désormais l’énorme défi de redonner son âme à la politique, d’aider le retour de l’esprit critique et de la culture du vrai débat d’idées au centre de la vie démocratique, à commencer par la promotion d’une nouvelle forme d’être humble, de posture qui sait douter (indispensable à la vraie pensée critique) pour en finir avec la forme sûre d’elle-même de la com’ médiatico-politique.

Ils vont devoir affronter la scène médiatique et sa forme communicationnelle implacable, la remettre à sa place en redonnant à la vie politique (constituée par les mouvements sociaux et les différents partis politiques) son pouvoir légitime.

Lutter contre la forme com’ médiatique qui rend superficiel dans son formatage même.

Remettre les médias à leur place

Réhabiliter le conflit et les débats nécessaires à la vie de la pensée (et à la vie en société tout court- à part de vivre dans une société totalitaire). 

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