Publié par : lejardinierjardine | 3 décembre 2011

Les branchés du portable

Notes sur le livre Les branchés du portable, Francis Jauréguiberry, sociologie d’aujourd’hui, PUF, 2003.

Ouvrage qui éclaire sur les changements dans la communication et le rapport au temps induits par l’usage du téléphone portable.

Explosion de la pratique du portable entre lancement en 1997 à 2002 : en 5 ans, le taux d’équipement de la population française (évolution presque similaire dans les autres pays européens) passant de 3,7 % à 62,7 %.

 Pages 24-28 : Télécommunications immédiates et réactions impulsives.

 Incapacité de différer le désir, impatience, attente devenue insupportable ; sorte de régression infantile. « l’enfant doit apprendre l’absence, le différé et le silence, aux dépens de son plaisir et de sa « toute-puissance » à obtenir ce qu’il veut immédiatement. » Avec appels impulsifs, disparition de l’espace de l’imagination et de la réflexion avant le passage à l’acte, dans l’attente paisible ou le désir différé.

 Pages 32-37 : Lien et sécurité. Cocooning téléphonique et objet transitionnel.

Comme le sein décrit par Winnicott, le portable rassure sur son moi relié aux autres, contre sa solitude, dans un monde de plus en plus flexible, où l’inconstance de la présence physique est compensée par la continuité  de la communication à distance :  « Dans l’expérience affective du « branché », on peut se demander si le portable ne fonctionne pas comme un objet transitionnel. Comme le « doudou » qui ne quitte pas l’enfant, le portable accompagne en effet partout le « branché ». Il le rassure et le protège. Il l’aide à supporter la séparation. Il est synonyme de liens là où il n’y a rien. Comme un objet transitionnel, il est investi du pouvoir de « rappeler l’autre » quand son absence se fait trop pénible. »

 (selon enquête de 1999, 66 % des Français équipés disent ne plus pouvoir se passer de portable  page 44)

 page 48 : dédoublement du temps : temps physique et temps virtuel de la communication ; permet de rentabiliser le temps physique des transports, de l’attente. Témoignages de pdg dans leur voiture-cabine téléphonique.

Désir d’immédiat, contagion de l’urgence, logique de l’alternative permanente.

 Page 61 : le syndrome du zappeur

Le zappeur a le « désir jamais assouvi d’être ici et ailleurs en même temps, la peur de rater quelque chose d’important, l’insatisfaction des choix hâtifs, la hantise de ne pas être branché au bon moment sur le bon réseau, et la confusion due à une surinformation éphémère. » Certains cas de décrochage brutal par élimination du portable de sa vie ; mais la plupart tactiques de filtrage.

Chapitre 3 : L’espace sans distance

 « L’envol du branché » (page 71) : donne l’impression d’être ailleurs. Pour l’interlocuteur qui ne sait pas où il se trouve : « être ici sans être là ».

Au contraire des relations purement professionnelles, réflexe de demander aux personnes proches où elles se trouvent (pose la question si liée à la « trace sociale laissée dans la mémoire de chacun par la généalogie physique des rencontres constitutives des liens affectifs ou d’une permanence anthropo-communicationnelle liée à notre condition physique).

 L’usage du portable dans les lieux publics et  distorsion de la civilité

Pas encore de conventions sociales clairement établies car phénomène trop récent, inédit : « Cette expérience d’ubiquité médiatique étant inédite, aucune règle n’existe en la matière pour guider les conduites ». (page 78).

Dans espace urbain moderne : forme de sociabilité dans l’espace public marquée par une sorte d’  « attention distante » ou d’indifférence attentive : alliance entre juste distance (via toute une gestuelle codifiée de manière invisible des regards non focalisés par exemple- Cf  Erving Goffman sur « ne pas perdre la face » dans l’espace social- pour ne pas empiéter sur autonomie individuelle et attention (par oreille tendue, regards effleurants…) à l’environnement.

Cf Louis Quéré et Dietrich Brezger (1993) : « l’inattention civile est une forme de sociabilité, un mode d ‘organisation de la co-présence. » (page 80)

Contribue à donner les règles du jeu d’un « être ensemble », dans un même lieu partagé. Dans les lieux les moins fonctionnalisés, « l’ambiance » rendue par cet être ensemble est plus précieuse et l’usage du portable est moins toléré (alors que ne pose pas de problème dans les « non-lieux » fonctionnels comme les gares, les aéroports…).

Le « branché » brise cette forme de co-présence établie : « Or, que donne à voir le branché à ceux qui assistent à son « envol » ? Non pas une distance attentionnée mais une absence intentionnée. Le branché fait, en quelque sorte, fi de sa présence publique pour vivre son absence privée. La réciprocité des perspectives, pensée comme condition de partage d’un environnement commun, n’est dès lors plus possible. ».

Forme de détachement qui peut provoquer sentiment de déni chez les personnes environnantes (comme l’impression d’être dévisagé comme une chose par le regard fixe du branché absorbé dans sa communication virtuelle). Le portable comme révélateur du degré d’urbanité (définie comme attirance pour l’être ensemble) des lieux publics. (pages 85-90)

 Des lieux à forte urbanité déstabilisée par l’usage du portable : les cafés. Lieux traditionnellement décrits comme lieu de convivialité, de temps à soi, de contemplation. Le « branché » rompt cette atmosphère : Pages 92-93 :  « En correspondant avec un ailleurs médiatique, il s’extrait de l’espace partagé tout en y restant. Il s’octroie le pouvoir d’y être sans y être. Son ubiquité médiatique signifie aux yeux de tous : « J’existe sans vous et je vous le montre. » Ce que tout le monde savait déjà, certes, mais oubliait durant quelques instants (…). Il y a déchirement du fragile tissu de sociabilité qui unit les physiquement présents malgré leur silence et qui habille leur sentiment d’exister ensemble par-delà leurs différences.(…) Cette attitude peut être vécue par les présents comme une forme de dévalorisation, si ce n’est de dédain envers eux. Enfin, parce que le branché réintroduit l’urgence là où l’arrêt s’était publiquement réfugié, il rompt en quelque sorte la trêve. Il rappelle aux présents qu’ils n’ont pas le temps d’être là où ils sont. Que l’urgence n’attend pas, qu’ « il faut y aller ».

Il fait violence non par une nuisance sonore ou visuelle, mais parce qu’il rompt l’illusion du café : rend sa sociabilité dérisoire. Tendance, à terme, d’une grande dichotomie entre les lieux valorisés pour leur urbanité (lié à désir croissant de se déconnecter, gérants des lieux interdisent le portable…) et les lieux purement fonctionnels où les branchés n’ont plus aucun scrupule.

Chapitre 4 : Portable, réseaux et pouvoir (pages 100-132)

 Nouvelles inégalités entre les branchés (ceux qui le choisissent) et les « connectés » (obligés professionnellement : ouvriers maçons, camionneurs qui ne sont plus maîtres de leur temps, suivi par GPS et appel de leur patron, commerciaux ambulants…).

Selon enquêtes réalisées : plus l’employé nomade est bas dans la hiérarchie de l’entreprise, plus son temps est contrôlé.

Véritable stratégie de management humain, qui bénéficie du caractère ambivalent de l’apport du portable (à la fois sécurité, possibilité de demander confirmations, précisions ; et mise sous contrôle). Va à l’encontre de l’idée répandue que les nouvelles technologies libèrent du modèle tayloriste et donnent plus d’autonomie aux travailleurs : mais nouveaux secteurs où le contrôle tayloriste s’approfondit : alors que l’industrie automobile, ancienne vectrice de ce modèle, s’adoucit, le monde des commerciaux est le plus touché. « Nouveau taylorisme à distance » (page 113)

 Nouvelles professions touchées par les astreintes (disponibilité professionnelle en dehors des horaires habituels) mais pas réglementées par conventions collectives (existantes pour professions madicales, pompiers, EDF…) : flou juridique. Selon Loi Aubry (article L.212, 1e alinéa) : « Le fait, pour un salarié, de rester en permanence à la disposition de l’employeur pour participer à l’activité de l’entreprise et sans pouvoir vaquer librement à ses occupations personnelles » constitue un « travail effectif ». Mais Aubry II : travail effectif pas égal au temps de l’astreinte mais seulement temps de l’intervention.

Mais pas véritable « temps libre effectif » car temps astreinte plombé d’une « tension inédite liée à l’attente » (page 119) « tous les témoignages que nous avons pu recueillir montrent qu’un clivage apparaît entre le désir de mener une occupation et la conscience que celle-ci peut être brusquement interrompue ».

Témoignage d’un employé (page 120) : « C’est assez diabolique parce que, d’un côté, on vous dit : « Vous pouvez rester chez vous, faire autre chose », et, de l’autre : « Surtout, restez connecté ! » Alors, ça veut dire : le coup de fil est plus important que tout ça. Il y a une liberté, mais conditionnelle ». Liée au fait qu’il devient de plus en plus difficile de définir le temps professionnel à partir de la seule présence sur un lieu de travail (notamment dans création et réflexion).

Instrumentalisation de la communication

 Appels de plus en plus courts, instrumentaux, épurés de formules même de politesse : « sorte de dureté communicationnelle » (page 125) « Il en résulte une tension que nous avons pu constater de façon récurrente chez de grands télécommunicants entre une rationalisation instrumentale croissante (efficacité) et une sorte de déficit en sentiments (affect) révélée par cette trop grande ou trop unique rationalisation ».

Désir d’advenance (d’imprévu qui pousse à improvisation) qui révèle besoins de créativité chez certaines personnes touchées de « téléphonite » : « Inconsciemment, je guette le grain de sable qui va enrayer la machine et nous obliger à l’improvisation » (témoignage d’un commercial nomade, page 127).

Un nouvel enjeu : le droit à la déconnexion (page 128)

 Dès 1997, enquêtes sur « cadres fusibles » (J-Y Boulin) montrent apparition de luttes néo-corporatistes entre échelons de l’entreprises pour droit à la déconnexion : « Les gagnants seront ceux qui pourront se délester de l’urgence sur les perdants. Il y a de fortes chances pour que le temps déconnecté devienne l’un des éléments importants des négociations entre ces cadres et leur direction.(…) Les perdants seront évidemment ceux qui auront le moins de temps déconnecté sans pour cela être rémunérés en conséquence » (page 130).

Chez routiers, livreurs et VRP, les plus touchés par contrôle à distance : déjà forme d’organisation collective pour se déconnecter (grèves télécommunicationnelles probables dans l’avenir) et utiliser les réseaux télécom pour se solidariser : l’usage des moyens de communication à distance dans le cadre professionnel deviendra un enjeu des négociations syndicales.

 Chapitre 5 : l’expérience du branché (pages 133-167)

L’impression d’être branché : une logique identitaire et d’intégration

 Page 140 : L’intégration passe par la connexion

« La vie se fragmente au point où l’individu a parfois l’impression d’identitairement se disperser. Désormais privé de centre stable, le cercle social d’appartenance, qui définissait assez bien l’individu jusqu’à peu, disparaît au profit d’un ensemble de bulles identitaires et occupationnelles plus ou moins éphémères et, le plus souvent, sans grande surface de recoupement entre elles. Chacun veut profiter de l’« immense ouverture », synonyme de « choix identitaire » et « d’opportunités de rencontre » que notre société de communication met à sa portée ».

Cf Maffesoli (1988) et sa notion de « tribus » et Balandier (1988) Le désordre.

 Page 141 : Tiraillement entre rencontres nouvelles et maintien/approfondissement relations intimes, déjà liées : « D’un côté, celui-ci (le branché) cherche à accroître son réseau de connaissances, et son mode de vie l’y porte quotidiennement. De l’autre, son zapping occupationnel ne cesse de rendre plus difficile son vécu avec les quelques personnes qui constituent son réseau le plus intime et le plus cher. »

 Rapports entre logique d’intégration et logique utilitaire : zapper (page 150)

Rapports entre logique utilitaire et logique critique : filtrer (page 156)

Témoignage (page 157) : « Il faut mettre à distance sans refuser, sans se couper, là est toute la difficulté ».

 Témoignages (page 158) sur importance du temps à soi : « C’est parce que nous avons un temps qui nous appartient, qui est détaché du temps professionnel, qu’on peut s’investir beaucoup plus dans le professionnel. Ce n’est pas viable si on n’a pas de plages à soi et qu’on ne peut pas s’échapper, ce n’est pas viable… »

« Lorsqu’il arrive à un stade où on est saturé, ça devient une auto-défense de prendre de la distance ». justification utilitariste par certains : « le repos du guerrier »

Page 165 : comme pour dichotomie des lieux, dichotomie des communications : « communication utile » de l’espace professionnel, et « communication vraie » de l’espace intime. Danger éventuel : tendance à devenir « inhumain » dans la sphère utilitaire : « On sort alors du cercle de l’expérience : la tension entre les deux logiques est rompue en faveur d’une claire spécialisation des communications ». (page 166)

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