Publié par : lejardinierjardine | 3 décembre 2011

Réflexions sur l’accélération

Réflexions à partir du livre Accélération. Une critique sociale du temps de Hartmut Rosa, la Découverte, Paris, 2010 (en 2005 à Berlin).

Ouvrage qui permet de comprendre comment la vitesse s’est imposée dans toutes les sphères de notre vie économique et sociale depuis la naissance de la modernité classique; et que finalement, « l’histoire de la modernité, c’est l’histoire de l’accélération ».

NB: On nous rabâche les oreilles en ce moment avec le leitmotiv « Il faut sauver l’euro! », « Comment sauver l’euro?! »; mais après avoir compris que dans notre modernité l’argent est symboliquement du « temps coagulé » (voir ci-dessous), n’est-il pas question en réalité de sauver cette addiction à l’accélération qui fonde l' »économie existentielle » de notre inconscient collectif ?

@ Les manifestations et raisons de l’accélération sociale :

 « Mon hypothèse directrice est ici que l’accélération sociale présente de manière constitutive dans la modernité franchit, dans la « modernité tardive », un point critique au-delà duquel il est impossible de maintenir l’ambition de préserver la synchronisation et l’intégration sociales » (p 35).

Les grandes tendances de la modernisation (individualisation, domestication, rationalisation et différenciation) apparaissent comme des épiphénomènes de l’accélération sociale : « la désintégration sociale serait alors une conséquence de la désynchronisation sociale croissante, la destruction de l’environnement une conséquence de la sollicitation excessive du temps de régénération de la nature, la perte de l’individualité « qualitative » un épiphénomène de l’augmentation du rythme de vie, et l’abandon de l’autonomie rationnelle le résultat de la « temporalisation du temps ».

–       L’accélération sociale se manifeste concrètement dans nos vies par :

 – Accélération du rythme de vie : « multiplication du nombre d’épisodes d’action et/ou d’expériences vécues par unité de temps en raison d’une pénurie des ressources temporelles » (p 153)

Plus d’actions effectuées à l’unité de temps (concentration), actions effectuées plus vite ; mais aussi multitasking (faire plusieurs choses à la fois), élimination de pauses et temps morts ; remplacer activité lente (cuisiner) par activité plus rapide (commander une pizza).

 –  Sentiment de stress, de manquer de temps :

p 165 : Perceptions d’urgence, stress et de manquer de temps : « Ces perceptions du temps tendent à s’imposer toujours plus, dans tous les pays occidentaux industrialisés, depuis que l’on a commencé à mener des enquêtes sur ce thème dans les années 1960 (…). Dans les données empiriques fournies par les spécialistes de l’emploi du temps, on constate paradoxalement que les sentiments de stress et d’urgence, qui croissent dramatiquement entre 1965 et 1995, vont de pair avec un accroissement tout aussi significatif du temps libre » = temps lorsque l’on a déduit job, famille, intendance et soins personnels (dormir, manger, toilette). Ex : pour les femmes en activité ont gagné 5,6 heures de temps libre par semaine, homme actif : 6 heures.

 Ce sentiment de stress et de manquer de temps est lié à un trop-plein de perspectives d’avenir à gérer parce qu’on veut maintenir ouvertes le plus d’options possibles par peur de se fermer des portes :

 « Temporalisation de la complexité » de N. Luhmann : « là où il est difficile de prévoir ce qui comptera réellement à l’avenir, la réaction naturelle consiste à s’efforcer de maintenir le plus grand nombre possible, si ce n’est la totalité, des options ouvertes pour des réalisations futures » (p 148).

Avec l’essor des réseaux de communication, accès à l’information, possibilités de faire expériences diverses : on a potentiellement plus de choses à connaître, à goûter, à tester, pour se former…

Sentiment d’une « disparité structurelle entre le temps du monde et le temps de la vie qui croît avec les progrès de la modernisation » (p 193) : écho au paysan du documentaire Le Peuple de l’Alpes qui disait qu’avant leur communauté montagnarde vivait heureuse car n’avait pas de « comparaisons » avec ce qui se passait ailleurs, notamment en ville.

 Grave problème du choix : On ne sait plus fixer priorités pour choisir car on n’envisage plus la cohérence, le fil directeur de notre parcours de vie.

Selon le chercheur N.Luhmann, le problème vient de « l’instabilité croissante des horizons temporels et des fondements du choix, résultants de la constante révision des attentes et de la constante reconstruction des expériences » (p 102).

Cette incertitude face à toujours plus d’options à envisager absorbe un temps considérable qui entretient le sentiment de manquer de temps :  temps passé à considérer les différentes options et possibilités, pour opérer des choix « en connaissance de causes » (avec l’illusion de pouvoir connaître tout ce qui se fait ou se dit avant de choisir), pour essayer de resynchroniser, et anticiper…

S’ajoute à cela le temps d’usage de certains moyens de connexion : « effets secondaires » des nouvelles technologies « qui offrent de nouveaux espaces et de nouvelles possibilités d’action qui exigent, pour être mises à profit, des ressources temporelles supplémentaires ». (p 93).

 Ce qui est dur quand on fait le choix de se canaliser pour réussir à réaliser (et par là aussi se réaliser soi-même) une œuvre cohérente, qui s’approfondit (liée à une identité qui elle aussi s’approfondit dans une forme stable et mûrie), c’est de se sentir déconnectée du reste du monde, car le schème culturel dominant ne montre pas, ne valorise pas la permanence, la sagesse de se dire « je ne peux pas tout faire » et exhorte constamment à faire le plus d’expériences possibles

 Ce besoin de se sentir connecté prime sur la recherche du sens : le lien social ne réside plus beaucoup ailleurs que dans la « connectivité permanente » au mouvement débridé du monde et à ses symboles (aux médias en continus, à la télévision, l’instantanéité d’Internet, à la grande consommation dans les grandes marques planétaires).

Inversion des valeurs car ce qui compte instinctivement c’est de rester connecté, ne pas rester tout seul face au non sens du temps.

N.Luhmann dit : « Il semble que la répartition du temps ait bouleversé la hiérarchie des valeurs ».

P 170 : « La remarque de N.Luhmann illustre le fait que ces structures temporelles engendrent une sorte de redoublement de la hiérarchie des valeurs : nous « adhérons » à des valeurs élevées, pour certaines activités ou modes de vie (par exemple les promenades en bord de mer, le théâtre, l’engagement citoyen, la pratique du violon, l’écriture d’un roman), mais cette hiérarchie de valeurs « discursive » ne se reflète pratiquement pas dans la hiérarchie de préférences qui s’exprime effectivement dans nos activités. Et c’est précisément ce que prouvent les enquêtes empiriques qui mettent en relation les données sur l’emploi du temps et les questions de qualité de vie : les acteurs consacrent principalement leur temps à des activités qu’ils considèrent non seulement comme de peu de valeur, mais dont ils ne tirent, de leur propre aveu, qu’une faible satisfaction – les journaux intimes, notamment, en témoignent. Cette remarque vaut en particulier pour la télévision. Les sujets interrogés ne lui attribuent pas seulement la plus faible valeur de toutes les activités de loisir, mais en retirent même des satisfactions moindres que de leur métier. Et pourtant, c’est justement à cette activité que les habitants des pays industrialisés consacrent en moyenne près de 40% de leur temps libre, c’est-à-dire plus de deux heures par jour, soit bien plus qu’à n’importe quel autre loisir. En revanche, le temps imparti à de nombreuses activités qu’ils considèrent comme des composantes de la « vie bonne » et qui leur procurent des satisfactions élevées bénéficie de ressources temporelles moindres, qui semblent même diminuer tendanciellement depuis 1965 ». (ex : lire de grandes œuvres littéraires, engagements associatifs, plus d’activités culturelles…).

Ø    Donc derrière ce problème du choix, il y a une grande crise du lien :  du lien social – avec notamment la disparition des rythmes collectifs qui « faisaient société » – et du lien de sens inhérent au processus d’appropriation personnelle, qui permet de choisir en faisant le lien entre ce que l’on choisit et le sens que l’on désire donner à ce que l’on fait.

 –       Problème de la perte des rythmes collectifs :

 Un des conséquences de cette perte est l’importance du temps passé à essayer de se resynchroniser aux autres, ce qui nous aliène à la connectivité permanente, et participe beaucoup de l’impression de sans cesse manquer de temps.

« La dérégulation et la désinstitutionnalisation temporelle augmentent cependant massivement les exigences de planification et donc le temps nécessaire à la coordination et à la synchronisation des séquences d’action quotidiennes. L’abandon des rythmes et des structures temporelles collectifs fait que le découpage du temps en unités préétablies, jours, semaines, années, cesse d’être une évidence partagée » (p 158).

Avec l’individualisation grandissante des rythmes sociaux, les institutions perdent leur rôle de régulation temporelle de la société, de synchronisation collective : l’individu se retrouve alors surchargé de rythmes différents à gérer.

 –       Problème du lien de sens et d’appropriation / intégration de ses choix dans un tout global sensé :

 Le phénomène de la différenciation fonctionnelle, amené par l’accélération dans le monde industriel capitaliste, a rompu les liens de sens globaux. La fragmentation en fonctions, rôles, identités spécialisées tend à éluder le sens, qui ne peut se penser qu’en prenant du recul et en défragmentant.

 –  Transformations dans la perception du temps : Temps pulvérisé par la vitesse.

La vitesse est devenue tellement grande qu’elle annule le sentiment du mouvement, d’une évolution dans le temps : ce dernier semble pétrifié.

M. Castells parle de « temps atemporel » (1996) : comme on ne préfère pas choisir, on choisit tout, on essaie de tout gérer, de garder toutes les perspectives à la fois :  tendance à la simultanéité totale, idéale d’ubiquité.  « L’espace des flux dissout le temps en bouleversant l’ordre des séquences d’évènements, en les rendant tous simultanés, installant la société dans une éternelle éphémérité ».

Selon Hartmut Rosa : « Le modèle temporel du futur est le modèle flexible du « joueur » qui, en fonction de la situation, décide quand et ce qu’il va faire, et pendant combien de temps » (p 235)

Temporalisation du temps visible dans la tendance à ne plus considérer son temps en blocs distincts (temps en famille à la maison, temps au travail, temps de loisirs…) mais à déterminer des séquences dans le temps lui-même. Gestion en continu de tout, simultanéité.

Information en « temps réel » devient le symbole d’une société qui se transforme « non stop ».

Manifestations nombreuses dans la culture de ce temps pétrifié par la vitesse, de la simultanéité : modèle kaléidoscopique et fragmentaire des informations trouvées sur internet, de même narration linéaire remplacée par fondus-enchaînés de fragments spatio-temporels disparates ; email ou répondeur téléphonique permettent de détemporaliser les communications ; éclectisme en art et architecture avec coexistences de styles et périodes différentes ; plus de règles tangibles qui associent à tels âges de la vie telles activités ; musique techno qui atteint par sa rapidité la transe.

 @ La fin de l’assimilation et le règne du superficiel :

 Avec des changements superficiels, trop rapides et permanents : rien ne change vraiment, les structures se pétrifient ou s’érodent.

Paradoxe entre le sentiment de mouvement permanent et la pétrification effective du changement : Métaphore parlante de Paul Virilio d’« immobilité fulgurante » qui fait le diagnostic « d’une posthistoire dans laquelle le déchaînement de l’histoire évènementielle masque à grand-peine l’immobilité des idées et des structures profondes » (p 29)

Selon les sociologues J.P Robinson et G.Godbey (1999, p 33) : « être affamé de temps ne provoque pas la mort mais, comme l’avaient observé les philosophes antiques, empêche de commencer à vivre ».

Plus assez de temps pour l’assimilation culturelle d’informations nouvelles, « c’est-à-dire leur incorporation dans une connaissance systématique du monde et dans des structures d’interprétation narrative, est nécessairement coûteuse en temps ».

Le changement social dépasse les limites temporelles de la capacité d’assimilation.

 Les « paradoxe du temps subjectif » : « Les épisodes du vécu ressentis comme intéressants laissent des traces mémorielles plus fortes que les épisodes « ennuyeux », leur contenu mémoriel plus riche est donc interprété comme une extension du temps remémoré et inversement ». (p 175)

Le modèle « bref-bref » du rapport au temps avec la télévision : les traces mémorielles disparaissent rapidement car les images sont décontextualisées et désensualisées. Il devient modèle de l’expérience actuelle : enchaînement rapides des épisodes vécus sans réelle appropriation.

P 301 : « perception d’une profonde pétrification structurelle et culturelle qui suit comme son ombre l’histoire moderne de l’accélération » ;

« Le vécu et les actions, de plus en plus décontextualisés, découpés en épisodes, tendent à raccourcir les traces mémorielles, ce qui favorise le sentiment d’un écoulement du temps accéléré (chapitre 6). Le temps est suspendu parce que, dans le temps détemporalisé, on ne peut identifier aucune évolution derrière les transformations, de telle sorte que la vie, en raison de l’absence de perspectives temporelles d’organisation, apparaît comme une dérive sans but à travers des situations changeantes, et donc comme l’éternel retour du même ».

 @ Histoire de l’accélération :

 Après la grande peste du 14e siècle (début de la sécularisation de la vision du temps) puis Réforme protestante au 16e siècle avec l’essor du commerce et du capitaliste : l’argent devient du temps coagulé.

Injonction de B. Franklin « Remember that time is money » : Impératif catégorique de l’éthique protestante, source de l’ethos du capitalisme naissant, de mettre le temps à profit de manière aussi intensive que possible.

 > Genèse de la valeur métaphysique de l’accélération à travers l’association de l’éthique du protestantisme (qui s’impose à partir de la Réforme protestante au 16e siècle) avec l’ethos du capitalisme naissant : (très bien mis en évidence par Max Weber en 1904 dans son livre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme) :

La promesse de l’accélération : échapper à la mort du temps sécularisé

 P 218 : « Le concept d’ascèse intramondaine élaboré par Weber prit ainsi la forme d’une discipline temporelle stricte et pointilleuse. L’affinité entre le capitalisme et le puritanisme se révèle donc ainsi avant tout dans l’affinité de leurs orientations temporelles, l’éthique protestante offrant ainsi à l’économie capitaliste du temps son parfait équivalent culturel » : pour elle le gaspillage de temps est le premier et le plus grave des péchés.

Confession de B.Russell dans son Eloge de l’oisiveté 1935 : « Comme la plupart de ceux de ma génération, j’ai été élevé selon la devise « l’oisiveté est la mère de tous les vices ». Etant un enfant extrêmement vertueux, je croyais tout ce que l’on me disait, et j’ai été doté d’une conscience morale qui m’a fait travailler sans relâche jusqu’à aujourd’hui ».

 Promesse de la « richesse absolue » selon C. Deutschmann (1999) : l’argent revêt une fonction de substitution dans la société capitaliste sécularisée : « Il apparaît, à la place de Dieu, pour maîtriser les contingences ». (p 220).

Idée de la société chrétienne médiévale que tout ce qui arrive est entre les mains de Dieu et donc nécessairement bon ; son équivalent dans l’ethos capitaliste :  « l’idée que disposer d’une quantité d’argent, et donc d’options aussi nombreuses que possible permettrait de réagir de manière adéquate aux contingences futures, c’est-à-dire à de nouveaux besoins et à de nouvelles menaces. Sous la forme du capital, l’argent est désormais chargé de transformer une complexité indéterminée en complexité déterminée, et de jouer ainsi le rôle de « moyen de maîtrise tangible de l’indétermination » (Baudrillard, 1985). La puissance financière induirait de cette manière « une obsession de la toute-puissance individuelle » (c’est-à-dire de la capacité à maintenir ouvertes toutes les options) –  et, comme les promesses religieuses du passé, il y aurait aussi pour cette « richesse absolue », beaucoup d’appelés et peu d’élus. En raison de l’équivalence du temps et de l’argent dans la société capitaliste, et de la contingence croissante de la vie dans la modernité avancée, il est évident que le désir de poursuivre l’accélération (et la croissance de la culture moderne) est inscrit dans la culture moderne de manière indélébile, et qu’il est destiné à rester insatiable ».

 La peur (de la damnation) et la promesse (de béatitude éternelle) sont passées du champ de la  transcendance extra-sociale (salut éternel ou damnation dans l’au-delà) au champ immanent de la compétition sociale (peur de l’exclusion et promesse de la richesse infinie).  

Pour M. Gronemeyer, le trauma de la peste noire au 14e siècle a transformé le rapport au temps et marqué la « culture de la modernité comme une sorte de réaction de fuite panique ». La société est alors sortie de la vision du temps suprême du Salut qui détermine et oriente le temps de la vie, pour se retrouver face à l’angoisse existentielle de devoir donner un sens au temps « de la fragile existence individuelle ». (p 222)

Diverses attitudes face à cette angoisse existentielle : indifférence stoïque, nihilisme ; se relier, la vie n’a de sens que comme maillon d’une longue chaîne ; laisser des traces, éternité par les œuvres.

Cependant, en corrélation avec l’émergence de la pensée capitaliste, « c’est une autre alternative qui s’est imposée et semble être devenue la réponse exclusive au problème de la mort dans la modernité avancée : la représentation selon laquelle profiter à un rythme accéléré des diverses opportunités du monde, en « vivant plus vite » permettrait de réduire le hiatus entre temps du monde et temps de la vie. » (p 223)

La vie bonne est la vie bien remplie. La logique de croissance est à la base de cette conception sécularisée du bonheur.  Accroissement de l’être par accroissement de l’avoir.

« On renoue ici avec l’horizon d’une « vie éternelle » par la représentation imaginaire d’une accélération illimitée. Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ». (p 225)  (écho à la pétrification par vitesse trop grande, instant éternel : choix extrême inverse que celui du « hors temps » par ralentissement, comme yogis par exemple).

Heintel et Macho (1985) : « On peut considérer notre système économique comme une tentative compensatoire destinée à surmonter la limite ultime que constitue la mort en « comblant » quantitativement le temps ». Le capitalisme serait alors un instrument de l’idéologie de l’accélération comme nouvelle vision du sens du temps de la vie.

Pour Castels (1996) : l’hyperaccélération qui se manifeste comme simultanéité à l’âge de l’information est un refoulement culturel de la mort.

–       1e grande vague d’accélération : 1890-1910 :

 Mode observée par Walter Benjamin dès 1840 dans Le flâneur qui consistait à promener des tortues dans les passages parisiens (p 61). Dès 1877, W.G. Greg notait que « le trait le plus saillant de la vie dans la seconde moitié du 19e siècle est sans aucun doute la vitesse – la hâte universelle, la vitesse de nos déplacements, le travail sous pression – et il faut en premier lieu réfléchir et se demander si cette vitesse élevée est bonne en elle-même et, en second lieu, si elle justifie le prix que nous payons pour elle – un prix que nous pouvons estimer, mais pas établir précisément. » (p 59)

Dans la culture, mouvements cubistes et futuristes ; peinture cubiste (comme la Tour Eiffel 1911) où l’espace apparaît comme parcellisé. Musique : début d’une sonate pour piano de Schumann avec tempo « aussi vite que possible » puis « encore plus vite ».

W.Siemens et H.Adams énoncent en 1886 et 1904 une « loi de l’accélération » de l’évolution culturelle.

A la même époque : apparition d’un discours sur les pathologies de l’accélération : J. Radkau (1998) qualifie de « époque de la neurasthénie » (catégorie diagnostic inventée par George M. Beard en 1881) les 1eres décennies du 20e.

Sentiment de mélancolie, d’ennui, de temps pétrifié dans seconde moitié du 19e et début du 20e,  particulièrement répandu dans milieux littéraires : l’ennui, le langweile des Allemands et le boredom des Anglo-saxons.  Comme revers du temps déchaîné. La neurasthénie, identifiée par Musset en 1836 comme « le mal du siècle »

Idem passage du 20e au 21e, avec dépression clinique, roman de D.Coupland Génération X en témoigne.

Accélération des techniques :

 Accoutumance progressive aux nouvelles techniques qui apparaissent au début comme sources de pathologies (craintes de déformations du visage avec vitesse et implosion du cerveau dans le train…), comme chemin de fer (voyageurs souvent pris de nausées par défilement trop rapide du paysage). Mécanismes de protection contre les stimuli font disparaître ces symptômes initiaux.

 P 96 : Selon estimations de K.Geissler, la vitesse de communication pour le seul 20e siècle aurait augmenté d’un facteur 10 (indice 7) ; la vitesse de traitement de l’information au 20e multiplié à peu près par un facteur 10 (indice 6).

F. Heyligen démontre que 175 ans se sont écoulés entre invention de la machine à écrire en 1714 et sa diffusion à l’échelle du marché, contre environ 30 ou 40 ans pour réfrigérateur ou aspirateur, et une décennie pour diffusion de masse de lecteurs de CD ou magnétoscopes (p 99).

 –       2e grande vague : depuis les années 1970 et surtout depuis 1989.

 Avec la chute du mur de Berlin et de l’URSS, la révolution numérique, l’explosion des plaintes de manque de temps, des chronopathies…et multiplications des réactions à l’accélération : best-seller de F. Reheis La créativité de la lenteur ou Nadolny Découverte de la lenteur.

Speed-dating, speed-reading, vitesse de la communication orale, à la télé mais aussi en politique : une étude du politologue U. Torgersen montre que discours du Parlement norvégien dans le cadre des discussions budgétaires annuelles : nb de phonèmes articulés par minute a augmenté de près de 50%, passant de 584 en 1945 à 863 en 1995. (p 155).

Succession de plans à la télé bien plus rapide que dans les années 1970.

–  Les manifestations de l’accélération dans la sphère du travail :

 Le temps de la vie quotidienne et du travail industriel ont été dissociés difficilement au début, à coup de mesures contraignantes sur travailleurs (voir livre de E P Thompson « temps, discipline du travail et capitalisme industriel » (1967).

 Emancipation du temps vis-à-vis de l’espace avec l’invention de l’horloge mécanique en 1370, généralisée en haut des beffrois et des églises au 14e siècle, avant de rythmer le temps des usines à partir du 18e siècle et surtout avec la Révolution industrielle.

L’horloge consacre le primat du temps sur l’espace, en découpant le temps en séquences indifférenciées, ce qui fait dire à Marx dans Le Capital que le temps de l’économie capitaliste est sans qualité (s’écoule au même rythme, linéaire) ; durée du travail selon horloge et non exigence des tâches à effectuer.

Nouvelle phase depuis les années 2000 : flexibilisation du travail, fabrication et livraison « just in time » : contre les cadres de l’organisation du travail fordiste, qui apparaissent désormais comme des freins.

Nouvelle « dédifférenciation du travail et de la vie » : extension de la logique de l’efficacité temporelle ; possible d’intensifier encore le travail en abolissant frontières entre sphères intimes et professionnelle (ex : permettre à ses employés de traiter mails perso, mais les solliciter chez eux en week-end en continu).

« L’éthique protestante et sa logique rationalisatrice ont tellement pris racine dans le monde de la vie et la culture des loisirs qu’elles ne sont plus menacées par cette dédifférenciation. Cette dernière a plutôt pour effet que les restes d’oasis et de potentiels de décélération dans le monde de la vie se réduisent au profit d’une nouvelle accélération de la production, de la distribution et de la consommation et, par conséquent, du processus de valorisation du capital » (p 213)

C’est « la logique de l’accélération qui ne cesse de se frayer son chemin à travers et derrière cette étonnante capacité du capitalisme à la flexibilité et au changement ».

–  Les manifestations de l’accélération au niveau de la vie politique :

 Démocratie politique née de la nouvelle vision temporalisée de la modernité : « Cette vision assigne à la politique une tâche hautement spécialisée au sein du temps historique, dont l’indice le plus net est peut-être que, dans la modernité classique, les deux grands camps politiques pourraient être distingués à l’aide d’un indice temporel, c’est-à-dire comme progressistes et conservateurs. » (p 208).

Egalement l’idée de « mouvements politiques », de progrès social et politique : idéal inscrit dans le temps.

Subtil équilibre de la pratique démocratique qui doit disposer de durée assez longue pour délibérer démocratiquement et à la fois ne pas pétrifier les décisions grâce à des processus de renouvellement et de révisions (ex : durée du mandat…).

 @ Phase de la spirale de l’accélération sociale qui atteint aujourd’hui un seuil critique :

–       En éliminant toute résistance, tout frein au mouvement perpétuel :

 Perception d’une rupture au tournant du 21e siècle constatée par toute une série d’auteurs (certains parlent de « seconde modernité », « modernité avancée », post-modernité…) : poussée d’accélération depuis les années 1970, qui touche l’économie, les technologies de communication et la culture, qui s’impose à grande échelle vers 1989 et coïncide avec l’effondrement du mur de Berlin, URSS ; la révolution numérique (internet, télé par satellite, mobilité accrue…) ; et révolution économique de l’accumulation flexible (stade avancée de l’économie spéculative virtuelle que nous connaissons actuellement).

Ce sont peut-être aujourd’hui « les limites naturelles de vitesse qui font l’objet des attaques les plus acharnées » (p 262). ex : enfants efficaces dès la maternelle,implantations informatiques pour sur-stimuler l’activité cérébrale, manipulations génétiques pour booster processus naturels…

Nouvelle phase de la mondialisation : « L’échange ou le déplacement des informations, de l’argent, des marchandises et des hommes, et même des idées et des maladies sur des distances considérables ne sont pas une nouveauté : ce qui est nouveau, c’est la vitesse et l’absence de résistance avec lesquelles ils peuvent se produire aujourd’hui. » (p 263).

De nombreuses transactions à distance aujourd’hui numérisées, exécutées « en temps réel ».

 « La « nouveauté » de l’époque actuelle consiste en ce que le rythme du changement social a dépassé un seuil critique – celui de la vitesse de succession des générations – et contraint par conséquent à adopter un modèle de perception et d’assimilation du temps que l’on pourrait désigner comme une temporalisation du temps par lui-même et par conséquent comme une détemporalisation de la vie, de l’histoire et de la société. » (p 269)

 Hypothèse de Z Bauman, théoricien de la « société fluide » : « Pour que le pouvoir puisse s’écouler librement, le monde doit se passer de clôtures et de barrières, de frontières fortifiées et de postes de contrôle. Tout réseau dense, serré, de lien sociaux, et en particulier un réseau enraciné territorialement, constitue un obstacle qu’il faut supprimer » (p 272)

Aujourd’hui il s’agit moins de conquérir de nouveaux territoires que d’abattre les barrières et les identités culturelles qui stoppent les flux.

–  Seuil critique dans la remise en cause du politique :

 Le modèle de l’Etat-nation s’est imposé dans la modernité sur d’autres systèmes politiques (Empires, Cités…) car il était adapté à la vitesse, en créant « les conditions d’une planification fiable et sûre à long terme, indispensable au déploiement systématique de l’accélération scientifique et technique, économique et industrielle ».

Le pouvoir du plus rapide a été déterminant notamment dans les guerres pour la colonisation du 19e siècle.

Dans la modernité tardive, l’Etat-nation est désormais devenu source de ralentissement (centralisation, standardisation, réglementation…), comme l’institution militaire moderne.

« Il n’est donc pas surprenant que le noyau de l’idéologie du « néolibéralisme » aujourd’hui triomphante à l’échelle mondiale, consiste en une politique de déréglementation, de débureaucratisation, de réduction du rôle de l’Etat, en bref : en une idéologie de l’absence de politique » (p 255).

 Tendance à transférer les décisions à des sphères plus rapides, hors du domaine de la politique démocratique, qui entraîne des processus de juridification, dérégulation, privatisation… Accélération visible dans la tendance à privilégier les prises de décisions rapides de l’exécutif plutôt que du législatif, à remplacer les lois formelles par des décrets de l’exécutif, des dispositions procédurales plus variables.

Initiative du gouvernement bavarois pour abolir les réglementations politiques freinant l’économie, et en Suisse, « l’initiative d’accélération » : projet de loi lancé en 2000 pour accélérer les procédures décisionnelles, sous prétexte que démocratie directe trop lente et porte préjudice au développement de l’économie et de la recherche. Rejetée par électeurs suisses en avril 2000.

De plus en plus, le Conseil de sécurité des Nations unies décide, au détriment du droit public international et du Tribunal pénal international.

 La vitesse est en train de tuer la démocratie, qui ne peut être sans une certaine lenteur : « La synthèse et l’articulation des intérêts collectifs, et la recherche de la décision démocratique, sont et restent des processus extrêmement longs, et la politique démocratique est par conséquent particulièrement exposée au risque d’une désynchronisation par rapport à des évolutions sociales et économiques susceptibles d’une plus forte accélération ». (p 310).

 Symbolisme très important de certaines durées démocratiques : la Constitution, les temps de délibération au Parlement: « La dernière phase illustre aussi le fait que la politique était jusqu’ici chargée de préserver l’unité culturelle du temps face à toutes les tendances à la désintégration dans la société, et cette préservation de l’intégrité du passé, du présent et de l’avenir politique s’accomplit lors du processus délibératif de la discussion politique, et non au moment de la décision en tant que telle ». Sans ces derniers temps de ralentissement, il n’y aurait plus de politique, mais juste le mouvement perpétuel auto-engendré.

 La sphère politique pourrait mettre en œuvre un « resynchronisation » forcée. F.Reheis et M. Ebeling réclament une politique du temps qui stopperait l’accélération artificielle.

La politique perd sa capacité de vision à long terme, bricole face aux échéances d’urgence, et les mêmes problèmes ressurgissent régulièrement : « La politique perd ainsi son rôle d’acteur de l’organisation, pour jouer désormais le rôle d’un participant principalement réactif » (p 321).

Obsession des Etats, comme des individus, de ne pas se fermer des portes pour l’avenir ex : interdire certaines expériences génétiques,  clonages. Peur de décrocher de l’histoire et de se faire bouffer par la compétition internationale.

Effort permanent de resynchronisation associé à une rhétorique omniprésente de la contrainte, à cause de la mondialisation, de la crise (comme chez les individus qui temporalisent sans cesse, comme contraints). Cette rhétorique a remplacé celle, enthousiaste, associée aux promesses du progrès dans la modernité classique.

 –  Seuil critique dans la production de pathologies psychiques, difficultés du rapport à soi :

 Avant modernité : identités consubstantielles, déjà données par les structures sociales.

Avec l’émergence du sujet avec la modernité classique (à partir du 17e siècle), il apparaît un nouvel ordre essentiellement biographique, fondé sur l’idée de projet de vie. Mais ce processus de changement pour aboutir à un projet de soi a des limites :  la définition de soi n’a lieu qu’une seule fois, rarement plus, et elle est canalisée par des cadres sociaux stables (corps de métiers, familles, partis politiques…). Ce type de changement social est encore en phase avec le temps d’une génération : chaque nouvelle génération peut devenir porteuse d’innovation structurelle et culturelle. Le contrat de la modernité classique est durable : mariage bourgeois, paternalisme dans entreprises…

Avec l’ère de notre modernité actuelle : possibilité de révisions permanentes de soi ; rares sont les cadres et référentiels qui restent stables.

«  Si le rythme du changement social, en revanche, dépasse celui du remplacement des générations, il n’est plus possible de conserver l’idée d’identités personnelles stables » (p 282).

 Depuis les années 1970 : les recherches constatent une transformation du régime spatio-temporel de la modernité, et la sociologie et l’histoire culturelle rendent compte d’une seconde vague d’individualisation avec l’accélération accrue du rythme de vie.

 « Dans la modernité tardive, l’augmentation considérable des possibilités de choix et de différenciation ne concerne pas seulement les dimensions centrales de l’identité et de la vie, comme le métier, la famille, la religion, le lieu de résidence, voire la nationalité, la sexualité et le genre, mais aussi des secteurs périphériques de l’existence, qui contribuent à marquer la vie quotidienne de leur empreinte, comme le choix de la compagnie de téléphone ou des placements financiers, etc. »

« Il n’est plus possible de définir qui est une personne à partir d’un modèle d’ordre social et culturel déterminé par la tradition, permanent à travers plusieurs générations (comme dans la prémodernité) ; et ce n’est plus même possible à l’échelle de la totalité d’une vie individuelle (comme dans la modernité classique) : tout dépend désormais du repère temporel choisi dans le déroulement d’une vie. L’identité devient ainsi transitoire, et elle se transforme selon un rythme intragénérationnel » (p 285).

Sentiment répandu d’impuissance des individus sur leur vie.

 Sentiment d’exclusion temporelle qui a marqué les vagues d’accélération dans l’Histoire :

« La dépression devient la pathologie de la modernité avancée » (p 303).

« Ce problème a toujours accompagné l’histoire de la dynamisation des temps modernes, et qu’il s’est exprimé successivement sous la forme de l’acedia, puis sous celles, sécularisées, de mélancolie, d’ennui et de neurasthénie. Dans tous les cas, il s’agit d’un état psychique qui, en raison de l’incapacité psychique à diriger son énergie vers un but fixe, permanent et considéré comme valable et de s’y déployer activement, se caractérise par une inertie, une morosité, un sentiment de vacuité (assortis d’une grande agitation intérieure) et par une « paralysie psychique » largement artificiels. Si, au premier abord, on doit interpréter ce genre d’expériences comme des pathologies individuelles (même si elles sont typiques d’une époque) ou dues aux dispositions particulières d’« âmes sensibles », poètes, artistes ou philosophes, parce qu’un puissant contrepoids culturel vient s’opposer à l’idéal moderne du projet de vie, elles pourraient, dans la modernité avancée, devenir une expérience universelle et inévitable sur le plan structurel ».

 Mode d’action électif dans la modernité tardive selon les opportunités, avec risque que le sujet « soit désormais incapable de dire au nom de quoi il choisit ».

–       Perte de repères, état de déréalisation qui peut amener à la catastrophe :

 Détemporalisation de l’histoire à l’échelle collective, équivalent à la détemporalisation de la vie à l’échelle individuelle. Théorie de la « fin de l’histoire ». Notre société envisage plus facilement une fin du monde que la fin du capitalisme libéral.

Jung (1989) : « L’histoire perd ( …) sa validité lorsque les évènements implosent dans l’actualité, quand les faits se liquéfient en messages dont l’unique fonction réside dans la circulation d’informations dans les médias. L’histoire est privée de sens, car « aucune histoire ne supporte le mouvement centrifuge des faits pour eux-mêmes » (p 330).

J. Baudrillard (1985) : « Une certaine lenteur (c’est-à-dire une certaine vitesse, mais pas trop) (…) est nécessaire pour que se produise cette sorte de condensation, cette cristallisation significative des évènements qu’on appelle l’histoire ».

Le sociologue B.Martin constate que Mai 68 apparaît comme le « dernier soubresaut d’une chose que nous appelions « histoire ».

 Sorte de fascination pour la catastrophe, qui serait souhaitée inconsciemment pour « cran d’arrêt du réel » dans le délire d’une course perpétuelle déréalisée :

« C’est pourquoi la possibilité de produire une catastrophe nucléaire (ou une catastrophe écologique et génétique) est, aux yeux des protagonistes de Génération X, non seulement l’alternative la moins effrayante à un temps anhistorique sans fin, mais elle a les traits d’un espoir rédempteur, puisqu’elle promet de « trouver encore une histoire » pour « la fin du monde » (p 333).

 « Noyau de la modernisation, l’accélération s’est donc retournée contre le projet de la modernité qui le motivait et le fondait originellement, et qui avait contribué à le déclencher, puisqu’il semblait promettre sa possibilité : la croissance et l’accélération fondaient la promesse d’autonomie, au sens d’une émancipation des contraintes matérielles et sociales de tous ordres » (p 357).

Nouvelle poussée d’accélération depuis les années 1970 qui est en train de mettre à mal les institutions de protection, les régulations de l’Etat-providence qui avaient accompagné l’accélération dans la modernité classique.

 Nécessité « d’une théorie critique de l’accélération, qui détermine les limites en termes de structures temporelles, autrement les limites de vitesse de la subjectivité et de la socialité, et qui soit en mesure d’identifier les pathologies sociales liées à l’accélération ». (p 361).

@ Eléments de résistance :

 Il y a eu des résistances à chaque grande vague d’accélération de l’évolution de la modernité : les flâneurs estimés par les poètes comme Baudelaire, les parisiens qui promenaient des tortues dans les passages en 1840, les ouvriers qui se plaignaient de l’augmentation des cadences du travail (notamment les luddistes qui cassèrent les machines). La plupart du temps, ce sont les partisans de l’accélération qui ont triomphé en imposant leurs techniques et les modes de production et de vie qui vont avec.

Mais les seuils critiques atteints actuellement à différents niveaux laissent espérer que les partisans de la lenteur d’aujourd’hui (les Décroissants au premier chef) mènent un combat plus que nécessaire, qui apparaît même vital aujourd’hui.

 Même si tout le monde n’est pas victime des malaises de l’accélération actuelle dans sa propre vie, tout le monde est touché par la prégnance culturelle, dans notre modèle de société actuelle, du diktat de l’accélération et du changement permanent.

« Même lorsque les gens ne changent pas de résidence, de partenaire, de maison ou de voiture, ou même de sac à main, ces relations, à l’horizon de la modernité tardive, sont devenues si contingentes que le changement est toujours une possibilité réelle et que c’est plutôt la « permanence » qui doit être motivée » (p 135) ; « Pour une majorité d’hommes et de femmes, l’espace des lieux (stables) et le temps de l’horloge (linéaire) restent toujours dominants, mais ils ne régissent plus la logique de l’évolution culturelle » (p 268).

Ainsi, actuellement, vouloir mener une vie empreinte de permanence demande d’avoir une grande force, face au sentiment d’isolement et de déconnexion.

 Comme le disait Nietzsche en 1988 : « l’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiel et faux. (…) Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. A aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés. L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif ».

Plusieurs moyens de ralentissement existent :

Un constat préliminaire : même si ce sentiment domine, « tout » n’accélère pas : de nombreux phénomènes ralentissent, à cause des dysfonctionnements qui viennent en contrecoups de l’accélération et de la densité trop grande des usages (ex : pannes de réseaux saturés ; difficultés de synchronisation qui entraînent de nombreux temps d’attente ; dépressions psychiques ; embouteillages liés à l’usage démesuré de la voiture – Cf analyses remarquables d’Ivan Illich sur le concept de contre-productivité des techniques).

 Pour l’auteur : pour rompre ou ralentir spirale de l’accélération, le plus probable est l’intervention du politique pour encadrer les innovations techniques qui favorisent l’accélération du rythme de vie.

Ralentir à un niveau individuel est trop difficile : « Quiconque renonce, à titre individuel, aux techniques destinées à gagner du temps, en paie le prix par une désynchronisation partielle : il ne peut plus se tenir « au courant » et perd des possibilités de connexion (qui pourraient s’avérer importantes par la suite) puisqu’il est contraint, pour des raisons de temps, d’éliminer au moins un certain nombre de contextes d’interactions » (p 194).

« Seuls des « prétextes institutionnalisés », c’est-à-dire des décisions qui s’imposent collectivement, peuvent permettre de renoncer à exploiter jusqu’au bout les surcroîts d’accélération techniquement possibles. (…) La création de nouvelles « oasis de décélération » et la protection de celles qui existent déjà, la mise en place de « moratoires politiques », c’est-à-dire l’introduction artificielle de délais ou de temps morts, sont donc des exigences fortes des partisans d’une décélération sociale (au moins partielle). »

 Selon d’autres mouvements de la société civile (que je rejoins) :

 –       Moyen de ralentir grâce à l’initiative de politique locale, comme celle des Villes lentes (réseau international des Cittaslow, né en Italie à la fin des années 1980) qui parvienne à resynchroniser la vie collective de leur Cité, en favorisant les espaces de flânerie – rues piétonnes, restriction des voitures individuelles, parcs et jardins…-, le Slowfood (manger lentement, sainement, bio et local), en limitant la taille de la ville et en préservant les terres agricoles de l’artificialisation… ces villes dessinent une nouvelle lenteur compatible avec plus de proximité et de vie démocratique. Dans la même dynamique, il y a aussi le mouvement des Villes en Transition.

–       Une révolution culturelle, dans les mœurs et les pratiques, en remettant en cause la centralité du travail productiviste dans nos vies. Que les gens en arrivent à valoriser leur temps libre sans plus aucune culpabilité – celle dont parlait déjà B. Russel dans son Eloge de l’oisiveté en 1935 – et qui n’a absolument plus aucun sens, si ce n’est à contribuer à soutenir la course folle du système néolibérale dans sa chute. Une nouvelle organisation du travail qui donne à chacun plus de temps libéré pour s’épanouir dans d’autres choses, pour travailler tous, mieux et moins. Piste de réflexions intéressantes avec le Revenu Minimum universel.

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