Publié par : lejardinierjardine | 19 décembre 2011

Créer des rythmes collectifs autour de nouvelles richesses

Stratégie pour « Sauvez le temps »  :

Recréer des rythmes collectifs autour de nouvelles richesses.

On ne pourra pas prendre collectivement le temps de réfléchir à de nouvelles richesses sans sortir de l’emprise du monde du travail actuel. Se libérer de la surcharge que le champ du « travail officiel » met sur nos vies est un préalable essentiel pour faire ce pas de côté – dans l’esprit de « on arrête, on réfléchit et c’est pas triste », fameux sous-titre de la bande dessinée de Gébé l’An 01 publiée en 1972).

La plupart des gens disent manquer de temps pour prendre du recul, s’informer, s’impliquer pour faire et vivre autrement. Il est certain que même celui qui dispose de plein de temps (le retraité, le décroissant qui travaille à temps très partiel…) a aussi le sentiment de courir souvent et de manquer de temps pour faire tout ce qu’il aimerait faire. Mais c’est aussi parce que, comme le montre très bien Hartmut Rosa dans son livre passionnant Accélération (Cf notes sur mon blog ici), nous en sommes tous réduits à gérer notre temps à « flux tendu » en maintenant ouvertes le plus d’options possibles pour l’avenir car nous ne savons plus très bien comment choisir, car nous sommes seuls : il manque des horizons de sens partagé pour choisir sans se perdre dans l’infinité des possibles, et des rythmes et temps collectifs pour ne pas être sans cesse en train de chercher à rester connecté, pour ne pas s’isoler.

Pour définir ensemble et socialiser massivement ces nouvelles valeurs /richesses, chacun doit pouvoir disposer de suffisamment de temps pour se les approprier et tisser autour des rythmes collectifs nouveaux, du local (dans son quartier, son village, autour du marché hebdomadaire, d’un jardin partagé, d’un café associatif…) au global (via le réseau international des Villes lentes, des Initiatives en transition…).

La lutte pour faire émerger de nouvelles richesses est étroitement liée à la lutte pour libérer notre temps de la centralité toute-puissante du travail, et par là aussi au combat des « chômeurs heureux » et autres précaires qui préfèrent assumer le statut de marginaux qu’on leur colle plutôt que de sacrifier leur précieux temps pour un job indigne à tout prix.

Et inversement : la lutte pour « sauvez le temps » de cette pression inédite de l’accélération, qui nous mine au quotidien, est étroitement liée à la lutte pour faire émerger de nouvelles valeurs et richesses, qui seront de nouveaux repères pour sortir individuellement et collectivement de la spirale de l’accélération.

C’est pour cela  que je propose dans cet article de relier ces trois champs de luttes : celui qui travaille à faire reconnaître de nouvelles richesses ( notamment le Collectif FAIR et le Collectif Richesses); celui qui fait une critique du travail (des Chômeurs Heureux et d’AC !, au collectif Krisis et son Manifeste contre le travail, en passant par les partisans de la réduction du temps de travail et du revenu minimum universel) ; et celui qui en appelle au ralentissement et qui crée ces déclinaisons pratiques (le mouvement international des Villes lentes, la Grande pause, la Slow Food…).

Je crois que ces trois champs de luttes auraient beaucoup à gagner à travailler davantage en synergie !

La lutte pour de nouvelles richesses

Cette lutte passe par la remise en cause du PIB en tant que mesure toute-puissante de la richesse des sociétés humaines. En effet, le PIB ignore ce qui ne fait pas partie du secteur marchand et, pire, il peut être négativement impacté (c’est-à-dire diminué) quand les richesses non marchandes se déploient (services publics gratuits, protection de la nature, liens humains, participation citoyenne, autonomie individuelle et collective – auto et co-production, autogestion…); et inversement, il peut être positivement impacté par des effets négatifs sur ces mêmes richesses : les méga-projets d’infrastructures (aéroports, autoroutes…) génèrent emplois, mobilités et profits qui font augmenter le PIB, tout en artificialisant des terres, en réduisant des territoires de vie et de liens sociaux à des No Man’s Land invivables et désertés; les nouvelles prisons construites par Bouygues et les techniques sécuritaires (notamment les caméras de vidéo surveillance en plein essor) génèrent un véritable business qui profite au PIB, provoquant dans le même temps une surenchère politique et médiatique du discours sécuritaire qui diffuse la méfiance entre les gens et affaiblit le lien social et la participation citoyenne… il y a des milliers d’exemples de cette incroyable capacité du néo-libéralisme actuel à créer de nouveaux problèmes (inutiles) pour simplement créer de nouveaux marchés qui font gonfler le PIB… au détriment de tout le reste.

Le PIB ignore donc ce que les économistes appellent « les externalités« ; si c’était le cas, la valeur du service rendu par le pétrolier par exemple serait diminuée du coût des réparations des dommages consécutifs à son naufrage (marée noire, intoxication, perte de biodiversité…). A travers le PIB, les comptes de la nation ne recensent que des flux (production, dépenses ou revenus courants) et non des stocks de richesse, et ignore ce qu’il advient des patrimoines naturels et immatériels.

Historique de cette lutte :

Créé après la Seconde Guerre mondiale dans la comptabilité nationale, le PIB est remis en cause dès les années 1970, par exemple, avec Nordhaus et Tobin (1973) et le Club de Rome (voir Meadows et al. 1972). Ce mouvement critique est initialement porté par le monde académique et associatif, mais il a ensuite gagné les grandes institutions comme l’ONU qui créé l’Indice de Développement Humain (IDH, plus englobant que le PIB) en 1990.

En 2007, l’OCDE a réuni un ambitieux Forum mondial sur le thème Comment mesurer et favoriser le progrès des sociétés, rapidement suivi d’une conférence internationale intitulée Au-delà du PIB : mesurer le progrès, la richesse authentique et le bien-être des nations, co-organisée par la Commission européenne, le Parlement européen, l’OCDE, le Club de Rome et le WWF.

Suivant cet élan, Nicolas Sarkozy a mis sur pied, en 2008, la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, plus connue sous le nom de Commission Stiglitz,dirigée par trois économistes de renom (dont deux prix Nobel) : Joseph Stiglitz, Amarthya Sen, et Jean-Paul Fitoussi. Le rapport est rendu à l’été 2009 (disponible en ligne: http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/fr/index.htm)

Extrait de ce rapport, p 20 : « La Commission estime que loin de clore le débat, son rapport ne fait que l’ouvrir (…), qu’un débat de fond sur les questions soulevées par son rapport et sur ses recommandations offrira une occasion importante d’aborder les valeurs sociétales auxquelles nous attachons du prix et de déterminer dans quelle mesure nous agissons réellement en faveur de ce qui importe ».

Un Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse(FAIR) est créé en 2008 pour assurer le suivi citoyen du travail de la commission Stiglitz; il émane d’académiques issus de disciplines diverses, de représentants syndicaux et de membres de la société civile.

Voici un extrait du Manifeste de FAIR (ici en intégralité: http://www.idies.org/public/fichiers%20joints/manifesteFAIR_pour_diffusion_02122008.pdf) de décembre 2008: “ Qu’est-ce que qu’une société « riche » ? Souhaitons-nous rester dans la posture schizophrénique du moment, qui est marquée par l’antinomie entre l’appel quasi consensuel à l’adoption de nouvelles pratiques de consommation (au nom de la lutte contre le « trop » effet de serre, et plus globalement du développement durable), et la perpétuation de références économiques totalement contradictoires avec les enjeux sociaux et environnementaux ? Sommes-nous prêts à admettre que le fait même « d’être en société » nous importe, et que la cohésion de cette société et l’équilibre des échanges en son sein constituent un bien commun qui a une valeur ? »

En septembre 2009, le Ministère de l’écologie (MEDDEM) met en place une commission de concertation chargée d’élaborer un tableau de bord d’IDD (Indicateurs de développement durable) et qui rassemble différents acteurs, avec entre autres la Fondation Nicolas Hulot, les Amis de la Terre, le WWF et les membres du collectif FAIR. Malgré des échanges intéressants et des avancées certaines, la commission a travaillé dans l’urgence et a manqué du temps long nécessaire à l’engagement d’un véritable processus participatif avec la société civile. A l’occasion de la conférence du 20 janvier 2010 portant sur les résultats de cette réflexion, le collectif FAIR insiste sur la nécessité de constituer « une commission permanente ouverte aux parties prenantes de la société civile pour continuer ce travail de façon plus approfondie et réellement participative » et de « compléter cette démarche en associant, autant que possible, aux indicateurs retenus, des objectifs et seuils d’alerte pour fixer les orientations et limites”.

Des pistes pour de nouveaux indicateurs

  • Le Produit Intérieur Doux (PID) a été imaginé en 1999 par le Carrefour des savoirs sur les finances publiques, au Québec. En 1997, lors d’un Parlement de la Rue, organisé pour débattre d’une réforme de l’aide sociale, le « Collectif pour un Québec sans pauvreté » propose à Bernard Landry, ministre des Finances, d’entrer en dialogue avec les personnes qui vivent en situation de pauvreté. Il accepte. Dans les semaines qui suivent, le Carrefour des Savoirs est constitué. Des rencontres ont eu lieu en 1998 et 1999, avec le ministre et les fonctionnaires qui préparent le budget du Québec. Au croisement de l’expertise des personnes qui connaissent la pauvreté, et de l’expertise de ceux qui connaissent la mécanique budgétaire et économique des finances publiques, de nouveaux concepts apparaissent qui expliquent ce qui est évident dans la vie des plus pauvres et qui est absent des outils comptables étatiques.Le PID est un outil de prise de conscience de ce qui est aujourd’hui comptabilisé dans le PIB (comme richesse d’une nation), et de ce qui compte pour chacun mais n’est pas compté dans le PIB. Le PID est un outil d’animation de débat public, à partir de la question : à quoi est-il important de donner de la valeur ? C’est pourquoi, le groupe a complété l’indicateur PIB d’un Produit intérieur doux (PID), qui prend en considération toutes les contributions, non monétaires, non monnayées et/ou non monnayables qui participent à la richesse humaine et collective. La mobilisation du collectif (rédaction d’une proposition de loi à partir des réflexions et suggestions de milliers de personnes, et l’appui de plus de 215 307 personnes et 1600 organisations) a été décisive pour l’obtention d’une loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 13 décembre 2002, elle demande au gouvernement d’agir pour faire du Québec d’ici 2013 l’une des nations industrialisées où il y a le moins de personnes pauvres. (www.produitinterieurdoux.org)

    En France, le Collectif Richesses relaie la démarche du PID. Constitué en 2001 en appui à la mission « Nouveaux facteurs de richesse » confiée à Patrick Viveret par la DIES – Délégation Interministérielle à l’Économie Solidaire -, il rassemble des personnes et associations actives dans les milieux de l’art, de la culture, de l’écologie, de la santé, de l’éducation populaire, de l’action humanitaire et de l’économie solidaire. Il a pour vocation de relayer, sous diverses formes, la mobilisation citoyenne pour l’affirmation d’un autre regard sur ce qui fait richesse dans nos sociétés. Voir ici le rapport « reconsidérer la richesse », réalisé par Patrick Viveret et présenté au public en mars 2002: http://www.collectif-richesses.org/spip.php?article4

    Une de ses propositions finales demande explicitement  “une politique audacieuse des temps sociaux” qui favoriserait les échanges citoyens et l’émergence de “comportements civiques, solidaires et écologiquement responsables. »

  • Le travail du Collectif FAIR

    Le collectif suit de près les avancées officielles en matière de nouveaux indicateurs de richesse. Voici un extrait de son communiqué à l’occasion de la présentation le 14 septembre 2009 à la Sorbonne du Rapport de la Commission Stiglitz (Cf. En intégralité: http://www.idies.org/index.php?post/Communique-de-FAIR) :

« Le collectif FAIR (Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse) salue la publication du rapport de la « Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi » constituée à l’initiative du Président de la République Française. Dans l’ensemble, ce rapport donne un signal utile en ce qu’il remet en cause la domination excessive du PIB en tant qu’indicateur servant à guider la marche de la société. Nous considérons pour notre part que quelle que soit l’utilité statistique que peut avoir cet indicateur, il ne doit pas servir de référence à la décision politique car il ne fait aucune distinction entre les productions utiles et celles qui sont néfastes et il contribue de surcroit à occulter nombre d’écueils majeurs dont certaines destructions environnementales à l’origine de la crise écologique et des dérèglements climatiques auxquels est désormais exposée l’humanité toute entière. Il est salutaire que des économistes renommés mettent en exergue certaines déficiences de cet indicateur et expriment un point de vue critique sur l’objectif de croissance du PIB, lequel a fortement contribué durant plusieurs décennies à diriger nos sociétés vers le mur auquel nous nous heurtons maintenant.« 

En parallèle de ce travail de veille et de critique, FAIR participe à la création de nouveaux indicateurs en partant du principe suivant: la plupart des nouvelles richesses à valoriser ne sont pas quantifiables (l’amitié, la solidarité, le désir de participer et de prendre soin de notre patrimoine commun…) et nous devons progressivement sortir de cette logique qui tend à tout chiffrer et quantifier. Mais, en l’état actuel de l’emprise de la logique quantitative sur les politiques et les institutions officielles qui mesurent la richesse, nous sommes confrontés au fait que « tout ce qui n’est pas compté finit par ne plus compter »; c’est pourquoi FAIR s’efforce de contribuer à la création de nouveaux indicateurs qui ouvrent peu à peu des brèches pour penser d’autres formes de richesse, et notamment à travers le processus même de construction de ces indicateurs qui se veut participatif et souhaite être un vecteur de réappropriation citoyenne de cette question de “qu’est-ce qui compte pour nous?”.

Parmi les initiatives de création de nouveaux indicateurs, certaines concernent des indicateurs composites, parmi lesquels on peut citer l’IDH (indicateur de développement humain), l’IPH (indicateur de pauvreté humaine), l’ISS (l’indicateur de santé sociale) ou encore le Bip 40 (baromètres des inégalités et de la pauvreté); ils agrègent différentes variables et donnent ainsi une « vue d’ensemble », ou un « résumé » de la situation sociale. Le recours à des tableaux de bord, par exemple des inégalités, ou de la santé sociale sont utiles et constituent le socle d’indicateurs composites.

Voici quelques uns de ces nouveaux indicateurs:

Le Bip 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté) est un indicateur mis au point en France par un réseau associatif, de chercheurs militants et de syndicalistes. C’est un baromètre très riche, qui contient 60 variables, et qui permet de montrer que les inégalités et la pauvreté ne se limitent pas à des inégalités monétaires; il prend en compte les six dimensions d’inégalités suivantes : logement, santé, éducation, justice, travail et emplois et revenus. Cohabitent ainsi dans la même mesure synthétique des variables estimant l’évolution des sorties sans qualification du système éducatif, l’évolution du taux de surendettement des ménages, mais aussi du taux d’ISF (impôt sur la fortune), l’évolution des inégalités de salaire, de chômage etc. Le Bip 40 indique une forte progression des inégalités et de la pauvreté en France sur les vingt dernières années, avec de courtes périodes de répit notables, en particulier sur la période 1997-2000. La production de cet indicateur a été et demeure un moyen de nourrir les débats sur l’insoutenabilité sociale du paradigme de croissance dominant.

Dans le cadre de son projet « Indicateurs 21 », la Région Nord- Pas de Calais a organisé une conférence citoyenne composée de 15 citoyens sélectionnés par un organisme indépendant, qui ont rendu leur avis publiquement pour définir de nouveaux indicateurs de développement, complémentaires du PIB. Suite à d’autres réflexions issues de débats organisés autour de l’interprétation du baromètre avec des acteurs multiples (experts, spécialistes territoriaux sur les dimensions, associations, etc.), la Région a expérimenté un nouvel indicateur de santé sociale (ISS). Ce dernier prend en compte – outre l’accès raisonnable et équitable à la consommation, à l’éducation, à la possibilité de se loger et de travailler dignement – la capacité des individus à défendre leurs intérêts collectifs; et comme la “santé sociale” repose aussi sur les liens de fraternité et de solidarité, l’ISS incorpore deux variables inédites : les relations interindividuelles (interactions avec vos voisins et amis) et les relations sociales plus formalisées (mesurées par le nombre d’adhésions dans des associations).

Cet indicateur de santé socialepourrait être très nettement amélioré, et appliqué à toutes les régions françaises progressivement; il indique aujourd’hui qu’aucune corrélation n’unit les niveaux de santé sociale et les niveaux de richesse économique : les territoires les plus riches économiquement sont aussi classés parmi les plus « pauvres » à l’aune de cet indicateur. (Cf tableau dans l’article de Florence Jany-Catrice Des indicateurs composites de développement humain et de santé sociale : un enjeu de démocratie ?”, sur http://www.idies.org )

> Pour présenter les différentes pistes pour réguler et contrer le PIB, voici une synthèse de l’article « Au-delà du PIB : réconcilier ce qui compte et ce que l’on compte », d’Isabelle Cassiers et de Géraldine Thiry (décembre 2009, n°75 revue Regards économiques (publication de l’Université catholique de Louvain; http://sites.uclouvain.be/econ/Regards/Archives/RE075.pdf

Afin de pondérer le PIB par les externalités négatives qu’il ignore dans son calcul, divers indicateurs ont été développés. On peut les classer en trois catégories : indicateurs monétaires, indicateurs physiques ou indicateurs mixtes (composites ou tableaux de bord):

Les indicateurs monétaires partent du PIB et le corrigent ou le complètent pour tenir compte des atteintes au patrimoine. Deux modalités d’ajustement existent actuellement: les indices synthétiques et les comptes satellites:

  • Les indices synthétiques partent de catégories de la comptabilité nationale, en général la consommation finale, et en déduisent le coût estimé de diverses dégradations environnementales (pollution de l’air, de l’eau, sonore, déforestations, dommages résultant du CO2, etc.). C’est le principe appliqué par l’Indice de Bien-être Economique Durable (IBED) ou par l’Indice de Progrès Véritable (IPV).

  • Les comptes satellites, quant à eux, sont conçus comme des compléments (notamment environnementaux) à la comptabilité nationale. Le Comité d’experts des Nations Unies sur la comptabilité économique de l’environnement, créé en 2005, travaille à l’amélioration d’une telle norme comptable, dans l’espoir d’en faire une norme statistique internationale dès 2010. L’Epargne Nette Ajustée (ENA) se focalise non pas sur un PIB corrigé mais sur la création ou la destruction nette de richesse, entendue au sens large, c’est-à-dire incluant le capital naturel et humain, la soutenabilité étant définie comme la préservation de la richesse au sens large. Une ENA négative serait un signal de ponction dans les patrimoines ou d’endettement global, tout comme l’épargne négative (le recours à l’emprunt) d’un ménage lui signale qu’il vit au-dessus de ses moyens. Cet indicateur comporte toutefois des faiblesses. D’abord, que met-on dans la richesse au sens large ? Et qui en décide ? Ensuite, en monétisant des variations de patrimoines hétérogènes (naturel et intangible) et en les additionnant, l’ENA suppose qu’ils sont substituables, ce qui revient à s’inscrire dans une optique dite «de soutenabilité faible». L’ENA, comme tout indicateur monétaire portant sur les patrimoines, soulève aussi la question de l’arbitraire des prix : quel prix utiliser pour comptabiliser des patrimoines si la valorisation par le marché est imparfaite ou s’il n’existe pas de marché pour ceux-ci ?

C’est pour éviter de tels problèmes que certains auteurs ont d’emblée choisi un mode de valorisation des actifs qui ne passe pas par des prix de marché. C’est le cas des indicateurs physiques dont l’empreinte écologique (EE) est un bon exemple. Une troisième manière de prendre en compte les patrimoines est de les inclure dans des indicateurs mixtes qui associent des mesures monétaires et non monétaires sur différents champs : revenus, variations de patrimoines, chômage, inégalités etc. Cette association peut se faire de manière liante, par un jeu de pondérations, au sein d’un indice composite unique (tel l’Indice de Bien-être Economique, IBEE) ou de manière plus souple, dans un tableau de bord.

Il faudrait associer à la prise en compte des inégalités de revenus et de pouvoir d’achat une évaluation des inégalités d’accès aux sources de qualité de vie au senslarge, que l’Indicateur de Développement Humain ne fait pour l’instant pas. Toutefois, que les inégalités d’accès à ces résultats n’apparaissent pas dans l’IDH est symptomatique des nombreuses difficultés méthodologiques qui subsistent dans l’opérationnalisation de ces questions.

Il est surprenant de lire en introduction du Rapport Stiglitz (p. 19) que «l’évaluation de la soutenabilité est complémentaire de la question du bien-être actuel ou de la performance économique et doit donc être examinée séparément. (…) Lorsque l’on conduit une voiture, un compteur qui agrégerait en une seule valeur la vitesse actuelle du véhicule et le niveau d’essence restant ne serait d’aucune aide au conducteur ». Nous pensons au contraire qu’il importe à l’automobiliste de connaître l’effet de sa vitesse sur sa réserve d’essence, car il existe une vitesse optimale qui lui permet de maximiser la distance parcourue, à quantité de carburant donnée. En outre, la parabole est incomplète. S’il est bien sous entendu que la jauge indique l’état de nos patrimoines et que le compteur de vitesse rend compte de la croissance économique, il manque dans cette analogie un troisième instrument : la boussole ou le GPS, qui informerait de la direction prise, de l’orientation du «progrès» des sociétés. Selon une expression prêtée à Gandhi, «speed is irrelevant when you are moving in the wrong direction»

Est-il pertinent de partir du PIB pour le compléter (comptes satellites, indices composites) ou le corriger (indices synthétiques) si celui-ci est construit sur des bases qui ne peuvent pas rendre compte des priorités de l’heure ? S’il est vrai que ce que l’on compte oriente notre action, et si l’orientation des décennies passées pose aujourd’hui problème, ne faut-il pas revoir les comptes à leur racine ?

Les luttes des chômeurs et des précaires

La centralité excessive du travail

En un siècle, la durée de travail annuelle par actif occupé a été quasiment divisée par deux, passant de 2900 heures à la fin du 19e à 1600 heures à la fin du 20e. Mais l’intensification du travail avec l’augmentation des cadences et des exigences de productivité a créé dans le même temps un sentiment de surcharge de travail, tandis que les impératifs du travail (la liste de choses à régler qui s’accumulent constamment) ont tendance à pénètrer le temps libre et à réduire la possibilité d’en jouir pleinement.

La centralité du travail – comme facteur de définition des identités et de régulation des temps sociaux- est particulièrement forte en France. Dans l’Union Européenne, les Français sont ceux qui accordent le plus d’importance au travail: 70% le jugent comme « très important », contre 40% des Danois ou Britanniques, selon le « European Value Survey » de 1999; 65% des Français souhaitent que le travail occupe moins de place dans leur vie, contre 20% des Portugais, et un quart Italiens et Finlandais. Selon le « European Social Survey » de 2002, 28% des Français estiment que leur emploi les empêche « toujours » ou « souvent » de consacrer le temps qu’ils souhaiteraient à leur famille: c’est le taux le plus élevé en Europe.

Selon l’enquête de l’INSEE de 2003 « Histoire de vie et construction des identités »: « Finalement, seuls 16% de la population considèrent le travail comme important et sont en même temps satisfaits de leur emploi: il s’agit surtout de cadres, de personnes sans enfant et d’indépendants. A l’autre extrémité, 40% le considèrent comme peu important et sont insatisfaits de leur travail: cela concerne surtout des ouvriers, des employés et des femmes avec enfants« (Le travail, non merci ! Camille Dorval, Les petits matins, 2011.p 121).

En 1981, Dominique Schnapper publie son étude « L’épreuve du chômage » et distingue trois profils type d’expériences du chômage: le « chômage total » (humiliation, ennui, désocialisation; les personnes n’attendent qu’une chose: retrouver un emploi); c’est l’état que vivent la plupart des chômeurs, qui sont aussi ceux qui valorisent le plus le travail en réaction à l’expérience destructurante qu’ils vivent hors du travail. Le « chômage différé » concerne surtout les cadres qui prennent ce temps comme temps de formation, de mûrissement de nouveaux projets, de rebond; le « chômage inversé » concerne quant à lui notamment les jeunes employés, les femmes, les « rentiers provisoires » (période de vacances provisoire) et les « artistes » (activité créatrice). Dans ces deux derniers cas, la période de chômage est donc mise à profit, c’est une période extrêmement active de loisirs ou de créativité ».

Depuis la fin des années 1980, et surtout dans les années 1990, ont émergé des mouvements de chômeurs qui s’élèvent contre la culpabilisation que la société du “culte du travail” veut leur faire endosser, tout en faisant une critique de la centralité du travail dans nos sociétés.

Voici cinq initiatives qui montrent bien le retournement de valeurs auquel appellent ces mouvements:

– Le Manifeste des Chômeurs heureux

Rédigé et diffusé à Berlin en 1996, ce manifeste est puissant de lucidité et refuse de donner une once de prise à la bonne morale qui culpabilise les chômeurs au lieu d’analyser et de critiquer les fondements d’un système économique qui a besoin du chômage pour prospérer.

Voici un extrait de ce manifeste, qui fait bien le lien entre la lutte pour libérer le temps et la lutte pour créer de nouvelles richesses:

Si le chômeur est malheureux, c’est aussi parce que le travail est la seule valeur sociale qu’il connaisse. Il n’a plus rien à faire, il s’ennuie, il ne connait plus personne, parce que le travail est souvent le seul lien social disponible. La chose vaut aussi pour les retraités d’ailleurs. Il est bien clair que la cause d’une telle misère existentielle est à chercher dans le travail, et non dans le chômage en lui-même. Même lorsqu’il ne fait rien de spécial, le Chômeur Heureux crée de nouvelles valeurs sociales. Il développe des contacts avec tout un tas de gens sympathiques. Il est même prêt à animer des stages de resocialisation pour travailleurs licenciés.

Car tous les chômeurs disposent en tout cas d’une chose inestimable : du temps. Voilà qui pourrait constituer une chance historique, la possibilité de mener une vie pleine de sens, de joie et de raison. On peut définir notre but comme une reconquête du temps. Nous sommes donc tout sauf inactifs, alors que la soi-disant « population active » ne peut qu’obéir passivement au destin et aux ordres de ses supérieurs hiérar-chiques. Et c’est bien parce que nous sommes actifs que nous n’avons pas le temps de travailler.”

En lire des extraits sur cette page de mon blog: ici

– Le Manifeste contre le travail

En 1999, le groupe allemand Krisis crée en 1986, décide pour la première fois de synthétiser ses réflexions théoriques en rupture avec les marxismes dans un livre à large diffusion intitulé « Manifeste contre le travail ». Ses auteurs (avec entres autres: Norbert Trenkle, Robert Kurz et Ernst Lohoff) font partie de la mouvance internationale que l’on appelle en Allemagne la « wertkritik » (critique de la valeur), où l’on retrouve des auteurs comme Moishe Postone, Anselm Jappe, Roswitha Scholz, Claus Peter Orlieb, Franz Schandl, Gérard Briche, etc., mais aussi des groupes comme Principia Dialectica (Londres), Critica Radical (Brésil), Krisis (Allemagne), Chicago Political Workshop (Etats-Unis), Exit (Allemagne), Streifzüge (Autriche), Groupe 180°… Cette « wertkritik » vise « une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l’a appelée Postone; après le Manifeste du parti communiste, après ce qui tient lieu de manifeste situationniste avec  » De la misère en milieu étudiant « , cette mouvance trouve dans le « Manifeste contre le travail » son texte phare, en soutenant qu’il ne faut pas libérer le travail du capital comme le pensent depuis le 19e siècle la gauche, l’extrême-gauche et une large frange de l’anarchisme, mais se libérer carrément du travail. André Gorz en France appréciait les réflexions de ce groupe. On peut retrouver une présentation plus approfondie de ce courant au public français dans le livre d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur (Denoël, 2003) ou dans Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale (Mille et une nuits, 2009).

En lire des extraits sur cette page de mon blog : ici

– AC ! Réseau – Agir contre le chômage et la précarité

AC ! – Agir ensemble contre le Chômage et la précarité – est un réseau de collectifs locaux, un mouvement rassemblant chômeurs et chômeuses, précaires, salarié-e-s et organisations solidaires en lutte contre le chômage et contre la précarisation de l’ensemble de la société.

AC ! s’est constitué autour d’un appel lancé en octobre 1993par des syndicalistes, des militant-e-s associatifs et des chercheurs, pour en finir avec le chômage, pour lutter contre la résignation, pour une autre répartition du temps de travail et des richesses.

Par les « marches contre le chômage » qui durant plusieurs semaines, au printemps 1994, sillonnèrent la France (plus de 30 000 personnes à l’arrivée, à Paris), par ses initiatives lors des « Marches Européennes  » qui sillonnèrent l’Europe (plus de 50 000 personnes à l’arrivée à Amsterdam en juin 1997, autant à Cologne en mai 1999 lors du Sommet Européen), par ses manifestations nationales contre la réforme de l’assurance-chômage en mars 1996, par le mouvement d’occupations (hiver 1997/98), par ses actions symboliques (occupations, réquisitions d’emplois, de nourriture), AC ! s’est fait un nom.

«Victimes de la précarisation du travail et de la vie, nous refusons la culpabilisation.

Ni marchandises à la disposition du patronat, ni voués à la soupe populaire, nous sommes des individus différenciés, avec nos projets et nos désirs.

AC ! se prononce pour un réel partage du temps de travail avec la création de nouveaux emplois stables et socialement utiles, pour un renouveau des services publics et s’associe aux luttes contre les licenciements.

AC ! n’accepte pas que la France, un des pays les plus riches au monde, laisse de côté un quart de la population contrainte à mendier auprès des services sociaux. Si la société ne peut ou ne veut donner du travail, alors qu’elle donne la possibilité de vivre. Nous affirmons qu’avec ou sans emploi, chacun-e doit pouvoir bénéficier d’un revenu au moins équivalent au SMIC mensuel afin de satisfaire ses besoins sociaux fondamentaux : se nourrir, se loger, se soigner, s’éduquer, se déplacer, se divertir.

Nous agissons pour :

La réduction massive du temps de travail : 32 h tout de suite, sans baisse de pouvoir d’achat, sans flexibilité ni précarisation ; Un revenu décent, individuel, pour toutes et tous : aucune allocation, aucun revenu en dessous du SMIC ; La reconnaissance des organisations de chômeurs et de précaires partout où se décide leur sort (Assédic, ANPE, CAF …). »

– Le Collectif de résistance au Travail Obligatoire (RTO), créé en 2005, agit aussi pour solidariser les chômeurs entre eux et faire de la lutte contre l’étiquetage et la culpabilisation un combat collectif. L’article (du 4 octobre 2005) ironique qui annonce leur création donne bien le ton:

L’année dernière pas une semaine sans nouvelles de ces dangereux précaires et chômeurs qui occupaient sans discernement, non seulement l’entreprise de Laurence Parisot ou les Assedic, mais aussi toutes ces utiles associations et institutions qui réeduquent utilement tous ces demandeurs d’emploi qui n’arrivent toujours pas à se lever le matin.

Ces précaires rendus agressifs par la misère ( et disons le franchement par des théories absurdes sur la lutte des classes ) n’hésitaient pas à s’en prendre aux entreprises d’insertion ou de valeureux patrons sociaux donnent du boulot approprié aux exclus ( nettoyage, bâtiment, restauration ..), en exigeant en échange de l’argent public.

Ils multipliaient les actions contre la politique d’insertion de la Mairie de Paris, qui pourtant montrait son intérêt pour les Rmistes en les convoquant massivement pour leur proposer de motivants contrats d’avenir, 35h payées 26, en n’hésitant pas à subventionner des entreprises d’intérim pour leur trouver des emplois stables.

C’est évidemment avec un soulagement certain qu’élus, travailleurs sociaux et entrepreneurs citoyens voient leurs messages se raréfier depuis septembre. Certains , allant un peu vite en besogne les pensaient enfin convertis au joies du CNE ou retournés à des formes de militantisme plus raisonnables ( collectifs pour le non , CGT privés d’emploi, Fondation Copernic par exemple).

Malheureusement, il semble que dans l’ombre, ces dangereux individus fomentaient en fait de nouveaux complots contre l’emploi : ces cas sociaux incurables ont désormais leur site (www.collectif-rto.org) ou ces faibles d’esprit que sont la majorité des précaires peuvent consulter leurs textes et qui sait en venir à refuser un CI-RMA ou monter une occupation collective dès qu’une radiation destinée à les ramener à la raison leur coupe momentanément tout revenu pour leur apprendre à vivre.

Et s’ils n’étaient que sur internet ! Déjà certains témoignages concordants d’élus de la mairie de Paris et d’associations d’insertion signalaient des prises à parti publiques, dont ils sont coutumiers, les lâches , lors de manifestations ou tout militant de bon sens se contente de marcher tranquillement d’un point à un autre.

Début septembre, l’inser-asaf, association d’insertion ayant pignon sur rue (inaugurée par la camarade Francine Bavay) se plaignait d’une occupation de leurs locaux, concernant un rmiste sdf qui avait le culot de réclamer un logement avant d’aller bosser. Apparemment ils avaient reçu l’appui d’autres chômeurs venus d’autres départements, ces mêmes chômeurs qui pleurnichent dès qu’on leur impose de déménager pour aller faire maçon ou cuisinier à 600 bornes de chez eux

De source sûre, une vingtaine de ces gueux s’en sont ce week-end pris à la culture, n’hésitant pas à troubler, ces barbares, ces ignares, plusieurs attractions de la Nuit Blanche : uniquement préoccupés de leur nombril, ils réclamaient que le budget de la Nuit Blanche, de Paris Plage et plus généralement du grand spectacle culturel parisien soit reversé aux les pauvres. Ces égoistes, anti-patriotes probablement subventionnés par Londres, ont été jusqu’à se réjouir publiquement de l’échec de notre candidature aux Jeux Olympiques.

La majorité de nos citoyens tournés vers l’avenir, pleinement participants à notre société aux valeurs renouvelées grâce à notre gouvernement et à son opposition responsable, ne peuvent laisser impunément des gens qui voudraient nous conduire au chaos en défendant la gratuité, l’activité libre et choisie et la fin de toutes les mesures de contrôle des chômeurs, continuer leurs provocations. Ils poussent l’arrogance jusqu’à faire des réunions publiques tous les jeudis à 18h au 23, bis rue Mathis, métro Crimée .

Nous qui payons leur RMI avec nos impôts, ne les laissons pas se rire de nous en profitant de l’assistance financière que nous leur accordons pour faire ce que l’on peut qualifier sans exagération du terrorisme social. Rendez -vous dès ce jeudi pour leur donner une bonne leçon ! Des citoyens outrés et évidemment anonymes.”

La première grève des chômeurs et des précaires, le 3 mai 2010. Plusieurs collectifs de demandeurs d’emploi et de précaires ont manifesté le 3 mai 2010 dans une dizaine de villes de France (Rennes, Nantes, Tours, Montpellier, Lille…). A Paris, des manifestants ont envahi le siège de Pôle emploi, munis de pancartes « Bienvenue à Police emploi » ou « Plutôt chômeur que manager! ».

Lire ici en ligne : Appel de la coordination des collectifs de chômeurs et précaires :http://www.ac.eu.org/spip.php?article2071

La réduction du temps de travail

Le bilan des 35 heures est loin d’être la catastrophe dont parlent ses détracteurs: il a tout d’abord permis la création nette d’environ 350 000 emplois; selon l’enquête « RTT et modes de vie » de la Dares fin 2000 et début 2001: 59% des salariés estiment que le passage à la RTT a eu un effet positif sur leurs conditions de vie; un tiers pense qu’il a permis une meilleure conciliation entre la vie professionnelle et familiale, les activités s’étant le plus épanouies concernant le champ des nouvelles richesses: le lien aux enfants, le repos, le bricolage et les découvertes et sorties culturelles.

L’échec relatif des 35 heures est surtout dû à l’intensification du travail et à la flexibilisation des horaires dont ont profité les employeurs qui n’ont pas joué le jeu; en effet, environ un tiers des entreprises industrielles ont eu recours à des accords de modulation lors de la mise en place de la RTT, qui ont permis de varier les horaires d’une semaine à l’autre.48 % salariés estiment ainsi qu’on exige d’eux une polyvalence accrue depuis la RTT, et 42% disent avoir moins de temps pour exécuter les mêmes tâches, tandis que 32% se sentent plus stressés qu’avant. L’erreur fatale des politiques est de ne pas avoir accompagné les 35 heures de règles sur les conditions de travail, qui auraient notamment empêché cette surenchère à la flexibilisation et à l’intensification du travail.

Alors qu’il y a quatre millions de chômeurs en France, et 19 millions d’actifs à temps plein qui travaillent en moyenne 39,4 heures par semaine, un mouvement général vers la semaine de quatre jours (32 heures) permettrait, selon une étude du Ministère du travail, de créer 1,6 millions d’emplois en CDI. Les SCOP sont les premières entreprises à avoir impulsé la réduction du temps de travail; aujourd’hui, 400 entreprises en France sont passées à la semaine 4 jours, en créant 10 à 15% d’emplois nouveaux en CDI sans augmenter leur coût de production et sans baisser les salaires. Ces entreprises pionnières sont diverses, de l’antenne Mami Nova de Brest ou Fleury Michon, à des centaines de PME (auto-école à Rouen, un fabricant de logiciels à Chambéry, un charpentier près de Bordeaux, l’association Peuples solidaires…). L’Etat pourrait très bien encourager par des mesures d’exonérations fiscales cette transition véritablement efficace pour faire disparaître le chômage : outre la création de milliers d’emplois au sein des entreprises existantes, cette transition pourrait faire émerger de nouveaux emplois autour du temps libre, dans le secteur culturel ou sportif par exemple; sans compter, ceux, par milliers, qui pourront être créés dans les champs de l’agriculture agroécologique, des technologies appropriées, du recyclage, des énergies renouvelables ou du démantèlement des centrales nucléaires…

Les partisans du Revenu minimum universel (RMU)

Dès le milieu du 20e siècle, l’économiste anglais James Meade, lauréat du prix Nobel de l’économie, soutient l’idée d’un revenu d’existence qui serait attribué à tout homme « parce qu’il existe et non pour exister« . Il propose le « dividende social” qui consisterait à redistribuer la moitié des dividendes versés par les entreprises à leurs propriétaires.

Selon le philosophe et économiste belge Philippe Van Parijs, l’efficacité croissante des moyens de production restreint la quantité de travail humain nécessaire; il est donc normal que l’on travaille moins. Les ressources naturelles étant limitées, chacun doit avoir droit à une part égale de ces ressources; la traduction monétaire de ce partage équitable se fait via l’allocation universelle.

L’économiste Baptiste Mylondo expose dans son livre Un revenu pour tous. Précis d’utopie réaliste (Utopia, 2010) comment il serait possible de verser à chaque individu un revenu minimum (à hauteur de 750 euros par adulte et 250 euros par enfant mineur). Cela coûterait au total 380 Milliards d’euros par an (pour se donner une idée: le budget annuel total de l’Etat aujourd’hui: environ 285 M). Le financement se ferait ainsi:

– Pour un tiers (121 M): par les transferts de la protection sociale et de l’Etat : suppression des allocations non contributives (48 M) + transfert du budget de la protection sociale (hors prestation de santé directe) (73 M). Seraient concernés: allocations familiales, logement, minima sociaux, les bourses scolaires, et la politique de l’emploi – contrats aidés, exonérations de cotisations…- qui ne seraient plus nécessaires avec la disparition du chômage). Mais cela ne toucherait pas les prestations assurantielles liées à une certaine durée de cotisations type allocations chômage ou pensions de retraite.

– Les 2/3 restant (environ 260 M): augmentation de la contribution sociale généralisée (CSG) d’environ 35 points pour atteindre un taux d’imposition moyen de 47% si on additionne CSG et contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS) + plus grande progressivité de l’impôt sur le revenu (ceux qui sont les plus précaires actuellement payeront moins d’impôts qu’actuellement, tandis que les plus riches en paieront plus).

Or, aujourd’hui la CSG et la CRDS rapportent 90 M, et l’impôt sur le revenu seulement 50 M. Certains critiques de l’allocation universelle proposée par B. Mylondo pensent que leur augmentation importante risquerait de faire fuir de nombreux contribuables aisés. Mais son avantage essentiel est d’être réellement universel et de rompre avec la “religion du travail” et les jugements moraux qui l’accompagnent; ce qu’il apporte de révolutionnaire, c’est le temps et la disponibilité d’esprit ainsi libérés par la sécurité de recevoir chaque mois de quoi vivre décemment, sans plus se culpabiliser parce que c’est devenu un choix reconnu (tout le monde a droit à ce revenu; ceux qui le refusent ont choisi d’utiliser leur temps sur le marché du travail tel qu’il est actuellement, plutôt que d’utiliser leur temps à autre chose, dans un autre champ créatif hors de ce marché). Et ce temps et cette disponibilité libérés sont infiniment précieux pour penser collectivement ces nouvelles richesses et valeurs de société que nous essayons de faire émerger

D’autres propositions (Yoland Bresson, Philippe Van parijs, Chantal Euzéby) tablent plutôt sur un revenu de 467 Euros par mois (comme le montant du RSA socle); mais la faiblesse de ce revenu obligerait à travailler pour le compléter, entrainant des risques de précarisation du marché du travail (pression sur les salaires favorable aux employeurs). Pour le philosophe André Gorz, un revenu trop bas est équivalent à une « subvention aux employeurs » et “ le « revenu social de base doit (…) permettre de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » et il doit se situer dans un environnement social qui permette à chacun d’arbitrer en permanence entre la valeur d’usage de son temps et sa valeur d’échange ». (p 137 de Misères du présent, Richesse du possible, 1997). Le RMU permet ainsi de rétablir un rapport de force juste avec le patronat, ce que les syndicats n’arrivent plus à faire.

La proposition de l’économiste Denis Clerc (fondateur d’Alternatives économiques) est également intéressante : un revenu mensuel minimal garanti à tous ceux qui n’ont pas de revenus (même les jeunes de moins de 25 ans) de 700 euros; et le versement d’un complément pour atteindre 1500 euros, pour ceux qui gagnent des revenus par ailleurs ( salaires, prestations familiales, retraites…). Ce revenu permettrait aux 10% les plus pauvres de la population de disposer de 250 euros par mois en plus; les 10% suivants de 200 euros…Sa mise ne place coûterait une trentaine de Milliards d’euros qui pourraient être financés par l’augmentation fiscale sur le cinquième de la population le plus aisé. Bien qu’elle ne permette pas le “renversement de valeurs” radical que permet le caractère universel du RMU proposé par Mylondo, cette proposition permet au moins plus d’équité.

Et pour casser le mythe, la peur bleue selon laquelle si on laissait tout d’un coup le choix aux gens de travailler ou pas, ils ne feraient plus rien du tout, voici un lien vers un documentaire très intéressant réalisé sur le RMU:

http://www.kultkino.ch/kultkino/besonderes/le_revenu_de_base_film_francaise

Il montre notamment qu’une majorité de gens disent qu’ils continueraient à travailler même s’ils recevaient un Revenu de base, alors que 80% s’imaginent que les autres arrêteraient de travailler – peut-être même, happés par la pente de la grosse fainéantise, finiraient par fusionner avec leur canapé !

La proposition du RMU est vigoureusement optimiste: s’ils se sentent bien, qu’ils ne sont pas poussés à se refermer sur eux-mêmes par toutes les frustrations que notre société néo-libérale actuelle génère (injonctions à être et paraître dans la société de consommation, à s’insérer coûte que coûte sur un marché du travail, même en perdant sa dignité…), les gens ont plutôt tendance, pour leur propre bonheur même, à être créatifs et à vouloir se lier pour construire ensemble. L’atmosphère de solidarité et l’invitation enthousiaste à « prendre soin ensemble » (de notre Terre, du lien social et intergénérationnel, de l’avenir de nos enfants dans un monde vivable…) devraient communiquer du désir de participer autour de ces nouvelles valeurs alternatives à notre monde actuel – qui, lui, ne fait qu’encourager la pente de la désintégration, de laisser-aller, de l’irresponsabilité…

Les initiatives concrètes pour ralentir collectivement

Le mouvement des « Cittaslow » ou Villes lentes est né en 1999 au Nord de l’Italie. S’inspirant du mouvement « Slow Food », qui invite à manger sain et plus lentement en privilégiant la qualité plutôt la « malbouffe », les Villes lentes veulent favoriser l’appropriation de la ville par ses habitants en sortant de la frénésie et du gigantisme. Elles laissent par ailleurs plus d’espaces de respiration pour les usagers de la ville. Voici quelques unes des principales recommandations du Manifeste des Villes lentes : limiter le nombre d’habitants en fonction des capacités du « bassin de vie » et pour garder un espace de communication sociale à taille humaine (au maximum 60 000 habitants) ; réduire les consommations énergétiques et valoriser les technologies écologiques ; étendre les espaces verts et de loisirs ; favoriser les transports en commun et non polluants, tout en multipliant les zones piétonnes ; développer des services de proximité et des structures de démocratie participative. Le mouvement des Villes lentes forme actuellement un réseau international de près de 140 villes dans 21 pays. Segonzac, petite ville de 2 300 habitants en Charente, est la première ville française à avoir sauté le pas en 2010, en prévoyant entre autres l’ouverture d’un parc public, le retour du petit commerce, la réhabilitation d’un réseau de ruelles piétonnes et cyclables, la structuration d’un marché de producteurs locaux, la création de jardins partagés et la transformation de la station d’épuration en bassins filtrants naturels.

D’autres initiatives citoyennes nous invitent à ralentir, telles que la « Grande Pause » lancée dans l’esprit de l’An 01 (« On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ») par, entre autres, Patrick Viveret… que l’on retrouve dans le réseau pour les « nouvelles richesses » avec son rapport phare pour ce champ de réflexion « Reconsidérer la richesse ».

Voir la page de mon blog: les « ressources pour ralentir »

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Responses

  1. Long billet … mais intéressant.

    nous sommes arrivés à un point de notre évolution où il faut distinguer la notion de contribution à la société (qui est presque aussi nécessaire que manger boire et dormir) et la notion de « travail ».

    nous sommes entrain de découvrir que le vivre ensemble se divise en 5 espace : le marchand et le régalien soumis aux règles du « travail / emploi » tel que nous le connaissons. les autres espaces (associatif, pré-marchand et familial) s’inscrivent dans un cycle de production plus lent et néanmoins indispensable.

    Ainsi, la vie socioéconomique est composée de 2 sphères : le « haut » qui s’occupe du quotidien et le « bas » qui s’occupe de façonner le terreau où se développent les sous-jacents (la culture, les savoirs, les talents, les idées nouvelles …).

    Notre paradigme actuel a sur développé la gouvernance du haut. Il faut mettre en place un nouveau paradigme qui irrigue en moyens sociaux et économiques le bas.

    Ceci amène à repenser le système démocratique et ses institutions.
    Pour cela, il faut lancer des expérimentations en vrai grandeur (http://www.vitacogita.fr/fr/ebook/2800000000790/mieux-que-la-r%C3%A9industrialisation ).

    Le revenu de base devient une évidence. Nous y sommes déjà : 38 % des allemands vivent d’un revenu de réversion ! Alors, autant prendre cette donnée comme une réalité et simplifions la tringlerie qui distribue et contrôle ces usines à gaz !

    Si nous ne le faisons pas, nous serons définitivement submergés par les pays « émergeants » qui s’inventent la démocratie durable du 21ème siècle …

  2. L’expression « un revenu d’existence parce qu’on existe et non pour exister » est la phrase titre de l’AIRE (Association pour l’instauration d’un revenu d’existence) ( revenudexistence.org) créé en 1984 par Yoland Bresson et Henri Guitton et non attribuable à James Meade qui lui parle de dividende social.


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