Publié par : lejardinierjardine | 9 février 2012

La vie des sols

Réflexions à partir du livre Le sol, la terre et les champs. Pour retrouver une agriculture saine, de Claude et Lydia Bourguignon, Editions Sang de la Terre, 2009.

J’ai lu ce livre passionnant en juillet 2011. je vous propose ici ma relecture personnelle – en faisant écho aussi aux champs de réflexions que je cultive sur ce blog – , nourrie de citations tirées de cet ouvrage.

En exergue du livre:  Extrait de Hymne à la terre (époque d’Homère) :

« La terre sera mon chant

Mère de plénitude

Bonne en ses fondements

L’ancêtre, elle fait paître au

Sol tout l’existant. »

@ Prendre conscience de ce à quoi tient la vie sur Terre en remontant à la genèse de l’humus, socle de notre vie humaine :  

La vie sur notre planète provient du sol : « La vie se développe dans trois milieux : l’air, l’eau et le sol. Contrairement aux deux premiers milieux qui sont purement minéraux, le sol se caractérise par le fait qu’il est organominéral. Cette caractéristique lui confère deux propriétés : la première est que le sol n’existe que sur la planète Terre, car il faut de la matière organique, donc de la vie pour faire un sol. Beaucoup de planètes qui nous entourent ont une atmosphère ou de l’eau mais aucune ne possède un sol. Les anciens ont donc eu raison d’appeler notre planète la Terre car elle est la seule à posséder un sol » (p 26)

Les premières plantes qui colonisèrent la terre (fougères, prêles et gymnospermes- résineux) : étaient toxiques et non décomposées par la faune du sol dont rôle est de décomposer en tout petit les déchets végétaux pour faciliter le travail des microbes : sans ce broyage, les microbes mettent par exemple 10 ans à décomposer une aiguille de pin.

Dans grandes forêts de prêles du Carbonifère , l’accumulation des déchets des plantes toxiques non décomposables a entraîné la formation des couches de pétrole et de charbon.

A la fin du Jurassique, l’apparition des angiospermes (feuillus puis graminées), non toxiques, entraîna celle des vers de terre et de la faune du sol : « En s’associant avec les invertébrés du sol, les feuillus vont révolutionner la vie sur terre. Ils accompliront aussi une autre innovation, celle de se faire féconder par les insectes et non par le vent, comme les résineux. En entrant en symbiose avec les animaux les plus nombreux du monde, les invertébrés, les angiospermes vont être à l’origine de la biodiversité actuelle ». (p 77) « Les forêts toxiques, formatrices de charbon et de pétrole, furent remplacées par les forêts de feuillus, créatrices d’humus et de sols fertiles. »

Ce sol chargé d’humus a pu faire grandir les végétaux et les animaux dont l’homme se nourrit. Ce n’est pas par hasard si dans les langues latines, le mot humus a donné homme et humilité.

@ Les dynamiques de la vie du sol 

Le sol est fragile car il est issu des attaches électriques (donc instables) formées entre les composés minéraux provenant de roches et les composés organiques provenant de la litière.

Le schéma du profil cultural (p 32) montre les principaux horizons du sol : « Sur ce schéma, on peut observer que le sol croît, par les deux bouts. En profondeur la roche se décompose en argile sous l’action des racines et des microbes formant ainsi l’horizon C. En surface la litière se décompose en humus sous l’action de la faune et des microbes, formant l’horizon A. »

Au milieu, l’horizon B est cette zone tampon entre le monde minéral des roches-mères et le monde organique de l’humus, où est fabriqué le complexe argilo-humique « dans l’intestin des grands vers de terre qui chaque nuit viennent chercher la litière en surface, la redescendent en profondeur et font de même avec l’argile. Par ce brassage incessant ils sont les grands créateurs des sols ». Cette partie du sol de 30 centimètres environ met des milliers d’années à se former ; c’est elle qui assure la fertilité des sols et héberge 80 % de la biomasse vivante du globe.

La formation de ces trois horizons met environ 10 000 ans dans les zones froides et 100 ans dans les zones tropicales.

Les différentes éléments de la vie du sol :

– Trois catégories d’invertébrés peuplent le sol :

Faune épigée (acariens, collemboles, cloportes, iules, nématodes…) qui se nourrit de la litière et confère une forte porosité – 80% –  à la surface du sol; fortement détruite par les labours qui l’exposent au soleil.

Faune anécique : faune intermédiaire composée des lombrics, qui brassent continuellement les horizons.

Faune endogée : se nourrit des racines mortes, mêmes catégories que faune épigée + groupe propre des protoures. Assure porosité de 60% au sol de profondeur qui permet la respiration racines.

–  Les micro-organismes du sol et les cycles biogéochimiques :

Les champignons : 2/3 de la biomasse microbienne du sol ; les mailles fines du mycélium maintiennent la stabilité structurale du sol ; ce sont les seuls organismes sur Terre capables de décomposer la lignine des plantes = source principale d’humus avec la cellulose.

Pour faire ce travail, les champignons aérobies ont besoin d’un sol bien aéré.

« Sans les champignons, le cycle de l’humus ne peut se mettre en route, c’est-à-dire que sans eux il n’y a pas de pédogénèse. On comprend alors que leur destruction massive par les fongicides entraîne la mort des sols » (p 69).

Avec l’aide des actinomycètes (qui participent à la formation de l’humus, notamment dans compost), ils sécrètent des antibiotiques qui leur permettent de résister à l’envahissement dans le sol des bactéries, plus prolifiques. Les champignons sont la grande voie d’entrée du carbone dans le sol.

Les bactéries : remarquables par leur variabilité biochimique, elles font entrer dans le monde vivant les éléments inertes contenus dans la fraction minérale et organique des sols.

Vie issue de la fusion entre l’énergie (solaire et issue des substances minérales) et la matière.

Fusion soleil & matière minérale de la terre : bactéries photosynthétiques et plantes vertes

Fusion soleil & matière organique de la terre : bactéries pourpres.

Bactéries aussi dans fusion avec énergie minérale.

Les racines des plantes sont très importantes pour la vie du sol : elles forment un dense chevelu nutritif au niveau de l’horizon B qui sécrète des exsudats racinaires riches en carbone qui nourrissent certains microbes du sol. Les galeries créées par ce chevelu sont aussi essentielles pour l’écoulement de l’eau et la circulation de l’air et des gaz dans le sol (même utilité que les rongeurs, taupes, vers… qui brassent les horizons et aèrent le sol).

De plus, les racines mortes fournissent de grosses quantités de matière organique qui nourrissent le sol.

Grâce à ce chevelu racinaire et à la présence des invertébrés, le sol bénéficie d’une « très forte perméabilité qui atteint 150 mm/heure en forêt de feuillus tempérée et 300 mm/heure au sol de forêts tropicales. Grâce à cette perméabilité, le sol de forêt peut absorber tous les orages sans érosion ». 

 

@ Les pratiques agricoles qui entraînent la mort des sols :

 L’ignorance des dynamiques de la vie des sols a généré le développement d’un modèle agricole qui rend peu à peu les sols stériles. En effet, l’agriculture brise le complexe argilo-humique, en tuant les champignons (par ajout d’intrants chimiques, par manque d’aération sol), en faisant fuir les vers de terre (qui ne peuvent plus vivre dans un sol tassé, intoxiqués par les pesticides), en retournant sol par le labour…  « C’est pour cela que l’homme a déjà détruit deux milliards d’hectares de sol. En ne respectant pas les lois de la naissance du sol, l’homme brise les attaches qui lient monde minéral et monde organique et le sol disparaît. »  (p 27). Aujourd’hui, 90 % du sol français a une activité biologique appauvrie et 60 % est frappé d’érosion.

Voici les principales sources d’atteinte à la vie des sols :

 –       Le sol laissé à nu : C’est une pratique totalement à l’opposé de ce que l’on observe dans la nature, où le sol est constamment couvert par ce qui pousse (herbe, plantes, arbres) ou par des dépôts de matière organique (feuilles mortes, cadavres d’animaux, brindilles…).

Laisser le sol à nu, c’est le priver de la couverture isolante dont il a besoin pour éviter des chocs thermiques importants et le stress hydrique en gardant mieux l’eau accumulée. C’est aussi faire disparaître les organismes du sol qui se nourrissent de la litière de surface (la faune épigée) et du chevelu racinaire des plantes (faune endogée) – chevelu qui favorise par ailleurs la présence des vers  de terre. Appauvri en racines et en organismes vivants, le sol perd de sa porosité et de sa fertilité – en particulier avec la disparition des vers de terre, et par le manque d’oxygénation qui réduit le travail aérobie des champignons pour décomposer la lignine en humus.

–       La déforestation : Dans la même logique que celle qui met les sols à nu et arrache les haies, la déforestation grève sérieusement la stabilité des sols, la régulation des précipitations  – de part le rôle essentiel des arbres dans le cycle de l’eau sur Terre – et la capacité des sols à retenir l’eau.

Lorsque la pluviométrie dépasse 550 mm d’eau par an (cas zones tempérée, méditerranéenne et tropicale, équatoriale), elle dépasse les besoins naturels des plantes : c’est grâce aux forêts que la nature gère cet excédent de pluviométrie.

« C’est le changement brutal d’une végétation climax pérenne adaptée aux excédents de pluviométrie, la forêt, et son remplacement par une végétation rase de graminées annuelles qui explique les deux milliards d’hectares de désert créé par l’homme en 4000 ans d’agriculture (…) Si nous voulons cultiver cette planète sans l’éroder, il nous faut d’abord étudier et comprendre les modèles sauvages durables et adapter les règles de fonctionnement de ces écosystèmes à nos champs cultivés ».

 –       Le labour : Pratique apparue au début du Néolithique il y a quelques 10 000 ans, elle a acquis avec les énormes tracteurs d’aujourd’hui une force de destruction inouïe pour la vie des sols. Le labour profond plongeant à 35 à 40 cm bouleverse la structuration des trois horizons, la partie inférieure qui n’a rien à faire en haut remontant en surface, tandis que la faune épigée de la couche superficielle est enfouie en profondeur et succombe. De plus, les lourds tracteurs tassent énormément le sol qui perd son aération et sa souplesse (faible granularité); au bout de quelque temps, il devient tellement compact qu’il ressemble à du béton et perd toute capacité à absorber l’eau:  » Un limon labouré, qui devient battant, voit sa perméabilité tomber à 1 mm d’eau/heure. Cela explique pourquoi notre époque est touchée par les inondations alors que les vingt dernières années du XXe siècle ont été les plus sèches depuis 3000 ans tuant la faune épigée par nos labours et nos pesticides, nous avons les inondations en période sèche, une innovation du XXe siècle. »

Cette critique du labour s’attaque à un véritable mythe fondateur du monde agricole, c’est pour cela qu’elle n’est pas facile à entendre, même dans le milieu de l’agriculture bio.

 –       Les intrants chimiques : Voici quelques exemples donnés par les Bourguignons qui montre avec éloquence comment l’homme, par son ignorance des dynamiques du Vivant et son manque d’humilité (il devrait pourtant se souvenir que sa vie – et son nom – est associé à l’« humus »), tue la vie autonome des sols en produisant des pollutions et des déchets.

L’exemple des superphosphates qui détruisent les champignons (p 80-82) :

« En gérant un bon niveau de matière organique, l’agriculteur assurerait le besoin de ses plantes. Mais le cycle est plus complexe car l’ion phosphate a trois charges négatives ce qui le rend très réactif. De ce fait, il réagit avec les charges positives du sol comme le calcium dans les sols calcaires ou le fer dans les sols acides. Il réagit alors avec ces charges et reprécipite en roche. Dans la nature, il y a équilibre entre l’attaque de la roche par les champignons qui produisent du phosphate et la reprécipitation par le calcium ou le fer. Dans les champs, un excès de chaulage c’est-à-dire d’ion calcium apporté par l’agriculteur peut créer une carence induite en phosphore ».

Les mycorhizes, champignons symbiotiques qui vivent dans les racines des plantes, récupèrent le phosphate dans les exsudats racinaires. Presque toutes les plantes du monde sont mycorhizées.

« Ignorant ces associations subtiles, l’agro-industrie encourage les agriculteurs à épandre massivement les superphosphates sur les sols cultivés. Or ces engrais industriels détruisent les mycorhizes rendant ainsi les plantes cultivées dépendantes des engrais. C’est un peu comme un drogué qui ne peut plus se passer de sa drogue. Cette destruction du monde des champignons par les superphosphates est avec le labour et l’irrigation un de ces facteurs destructeurs de la vie des sols. En effet, les champignons représentent, en poids, les deux tiers des microbes des sols. Ils décomposent la litière en humus, nourrisent les plantes en phosphate et servent d’aliments à de nombreux micro-arthropodes du sol. Leur disparition dans les champs en culture intensive entraîne la lente mort biologique des sols et l’entrée de ceux-ci dans une dynamique de mort ».

Autre exemple similaire dans la façon dont l’élevage intensif nourrit les animaux sans tenir compte de ce que leur physiologie naturelle demande : si la vache est un ruminant, ce n’est pas pour rien ! C’est qu’elle a besoin d’aliments, d’herbe notamment, qui se ruminent. En la nourrissant d’aliments concentrés pour cochons (ensilage, tourteaux, soja, farines, compléments minéraux), on la transforme en monogastriques, ce qui perturbe ses fonctions digestives et bouleverse sa flore intestinale – la puanteur des excréments dans les élevages intensifs en est révélatrice. On obtient plus de 90 % des bovins industriels français cirrhotiques par cette absurdité. Les élevages sont alors atteints de maladies chroniques, et on impose à tous, même aux petits élevages de l’agriculture paysanne, des normes sanitaires drastiques (Cf article sur le procès de la Confédération paysanne ici)… en parfaite injustice et sans régler le problème à la source.

L’exemple de l’azote chimique (p 78-80) :

L’azote de l’atmosphère, très abondant (79% de l’atmosphère), entre dans le monde vivant grâce aux microbes. Avec l’invention de la synthèse industrielle du nitrate en 1913 ( pour l’industrie de la guerre en 14-18), l’excès d’azote donné aux cultures empêche le sol de l’assimiler correctement : plus de la moitié non assimilée part avec les pluies et va polluer les cours d’eau.

« Alors que la voie microbienne de fixation de l’azote et de minéralisation de l’humus se met en route avec la chaleur printanière et s’arrête avec l’automne, c’est-à-dire qu’elle fonctionne pendant la période de croissance des plantes et à leur rythme. D’où l’absence de perte d’azote dans le cycle naturel. »

La nature ne produit pas de déchet ; comme le dit justement la permaculture, tout déchet ou pollution est une énergie à la mauvaise place.

Ce dopage chimique irréfléchi crée des déséquilibres qui renforcent le cercle vicieux :

En n’apportant uniquement « N, P, K » (azote, phosphore et potasse, selon la formule consacrée), on déséquilibre les plantes, qui deviennent malades et qu’on protège ensuite à coups de pesticides. Par ailleurs, dans les sols où il y a eu des excès d’engrais pendant des années, les éléments pathogènes se multiplient et s’installent en l’absence de compétition microbienne – la vie microbienne étant affaiblie par ce dopage. On utilise alors encore des pesticides pour les contrer, jusqu’à la stérilisation complète des sols entre deux cultures avec vapeur, bromure de méthyle ou de dichloropropène.

@ Les conséquences indirectes de ces pratiques agricoles sur l’environnement

 

–   L’excès d’irrigation à cause de la perte de la capacité du sol à retenir l’eau (avec le déboisement, le sol laissé à nu, la destruction de la faune, le labour…). Cette irrigation excessive augmente la minéralisation de la matière organique (les microbes de la minéralisation isolent les ions, sels minéraux et les redonnent aux plantes).

 –  L’érosion des sols, responsable de la « désintégration » des paysages. « Ce sont les hommes qui ont déclenché le processus d’érosion » (p 37). Les hommes ont déjà provoqué la désertification de 2 milliards d’hectares dont 1 au 20e siècle ». Là où il n’y a pas d’érosion anthropique, les fleuves sont transparents, et non chargés de terre. Aujourd’hui en : Suède : 10 tonnes de terres perdues par ha/an

            France : 40 tonnes …

            Espagne : 60 tonnes

            Maghreb : 100 tonnes

      La salinisation : rôle fondamental des vers de terre qui par les excréments remontent les éléments nutritifs du sol (potasse, magnésie, calcium) : sans eux, le sol s’acidifie et entre en phase de dégradation chimique : les éléments nutritifs descendent polluer les nappes phréatiques : cercle vicieux avec l’irrigation via l’eau des nappes qui aboutit à la salinisation des sols, qui est aujourd’hui le principal facteur de désertification des sols agricoles.

« On peut dire que l’agriculteur provoque l’érosion ou la désertification des sols agricoles par des actions directes (labour, irrigation, excès d’engrais, déboisements) ou indirectes (destruction de la faune et de la microflore) sur le complexe argilo-humique » (p 43).

@ Principes et conseils de l’agrologie, alternative à l’agronomie traditionnelle

 Les 4 piliers de l’agronomie actuelle : la manipulation génétique, les pesticides, le travail du sol et les engrais.(pour produire 1 quintal de blé : 3 kg d’azote et 120 litres de fuel/ha)

Les 4 piliers de l’agrologie : sélection massale, la lutte biologique, le semis direct sous couvert et les amendements. («    » : 1 kg d’azote, arrêt du labour et 30 litres fuel/ha)

« En respectant les lois physiques, chimiques et biologiques des sols, l’agrologie, cette nouvelle évolution verte, permet aux hommes, pour la première fois dans l’histoire, de CULTIVER LA TERRE SANS L’ERODER. » (p 11).

« C’est en respectant ces lois fondamentales du fonctionnement des sols et de l’écologie des plantes que l’agrologie nous permet de définir les bases d’une agriculture durable. C’est en fait une grande leçon d’humilité que nous apporte l’agrologie en nous forçant à connaître le milieu avant de le gérer » (p 94). Le rôle de l’agrologie est de conseiller les paysans pour aider un sol « à devenir un sol mûr, aux horizons bien équilibrés, capable d’héberger une récolte abondante et en bonne santé ».

–       Des amendements selon les besoins observés :

« Marnage et compostage sont les deux mamelles de l’amendement. En apportant la marne, le paysan donne à son sol l’argile et le lien calcium, et par compostage en tas ou en surface, il renforce le complexe argilo-humique «  (p 84). Avant, nos ancêtres paysans mesuraient leur richesse à la taille du tas de fumier dans leur cour.

La vie microbienne peut être stimulée, soit en faisant des engrais verts qui nourrissent les microbes de la minéralisation, soit en apportant du compost qui ensemence son sol en microbes de l’humification, en particulier, en champignons. La matière végétale et animale déposée sur le sol est rapidement décomposée, nourrit la faune et les micro-organismes, les plantes (via le processus de minéralisation par les bactéries), et le sol (par transformation en humus- ou humification- via les champignons.

A part ces amendements, il n’y a pas d’autres fertilisations à donner à la terre, qui trouve tout ce qu’il lui faut via les cycles de ses divers éléments : « Très peu d’éléments atmosphériques forment le plus gros de la matière sèche végétale ; beaucoup d’éléments du sol forment très peu de matière végétale. Cette remarque est importante, car elle nous montre le défaut de l’agronomie actuelle qui, avec les engrais, nourrit quantitativement les plantes par le sol, ce qui va à l’encontre de leur physiologie ». (p 113).

L’apport de matière organique relève du principe naturel fondamental de la restitution: Il convient de rendre sous une forme ou une autre ce que la culture a exporté du sol. Comme disait Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Exemple de la production de betterave (p 139-140) : « Les agriculteurs qui exportent des végétaux avant floraison, comme les betteraves ou les légumes, doivent songer à restituer cet élément au sol ». Le betteravier doit rendre la pulpe et le jus de ses betteraves et les composter avec autres déchets de la ferme : « S’il ne le fait pas, il épuisera rapidement son sol, et ce ne sont pas ses engrais qui rééquilibreront celui-ci en tous les oligo-éléments partis avec les betteraves. Récupérer cette pulpe a deux autres intérêts : cela évite une pollution au niveau des sucreries qui sont encombrées de déchets, et les pulpes peuvent servir à alimenter le bétail permettant ainsi aux éléments contenus dans les betteraves de retourner au sol, via le fumier ».

« Pratiquer le compostage en tas ou en surface c’est remettre en route les cycles biologiques brisés par notre civilisation, c’est quitter l’involution actuelle pour une évolution future. Dans le cas des sols ruinés abandonnés par les hommes, on peut leur redonner une fertilité à condition qu’il existe encore des arbres ou des haies pour fournir le Bois raméal fragmenté (BRF) qui posé en couche de 4 à 8 cm d’épaisseur sur le sol lui redonne très rapidement une fertilité normale. Cet exemple montre l’importance de l’arbre feuillu dans les champs et permet de comprendre pourquoi la destruction massive des haies a participé à la mort de nos sols ». (p 88) En épandant sur un sol dégradé une couche de broyat de branches de feuillus, on constate qu’au bout de six mois, il a la même activité qu’un sol de forêt et que sa population animale a décuplé.

Pierre Rabhi, à travers son association Terre et Humanisme, fait le même constat : « L’Afrique tropicale et équatoriale pourrait se sauver de la famine avec ces techniques, aussi anciennes que simples, que sont le marnage et le compostage et les couvertures végétales permanentes des sols. »

La séparation des zones d’élevage et des zones de cultures dans le modèle agricole moderne est une erreur car on sépare des éléments qui mélangés feraient un bon compost à restituer au sol. Bien qu’on produise beaucoup de paille, le labour profond enterre la paille trop en profondeur pour qu’elle puisse se transformer en humus (car la lignine est dégradée par des champignons aérobies). « On arrive ainsi à ce résultat absurde que l’agriculture moderne a triplé la production de paille par hectare (on produisait deux tonnes de paille par hectare en 1900 et en produit six tonnes actuellement) et a divisé par trois la teneur en matière organique des sols » (p 48).

 

–  Abandonner le labour et pratiquer le semis direct sous couvert :

Cette technique consiste à semer directement dans un champ déjà planté: on moissonne les céréales en laissant les pailles entières et debout et à semer derrière la moissonneuse-batteuse une culture intercalaire à l’aide d’un semoir à disques qui fend la terre, y dépose la graine et referme la fente. Ce procédé évite de retourner le sol et de le laisser à nu ; les pailles existantes empêchent les mauvaises herbes de pousser, protègent le sol du soleil d’été, servent d’abris à la faune et remontent en surface les engrais lessivés. A l’automne, on écrase cette plante avec un rouleau et on sème en direct la céréale d’hiver. « Le semis direct sous couvert est pourtant la plus grande invention agricole depuis que l’homme cultive la terre. » (p 48).

La technique du semis direct sous couvert permet de nourrir différentes strates de faunes : la faune épigée avec la paille en surface, la faune endogée avec le choix de plantes à enracinement profond ; la faune anécique (lombrics) nourrie par compostage en tas ou en surface, comme pour la faune épigée.

La porosité du sol est alors assurée : « En labour, 1 mm d’eau mouille 1 mm de sol, en semis direct sous couvert 1 mm d’eau mouille 1 cm de sol. Ceci permet de diviser par trois l’irrigation. Or n’oublions pas que l’agriculture conventionnelle sur labour consomme 70 % de l’eau utilisée par l’humanité ». (p 132).

–  Encourager les synergies du Vivant perçues grâce à une vision globale :

Cette vision globale des liens écosystémiques est à l’opposé de la vision morcelée de l’agronomie classique, qui a notamment inspirée le diktat de l’ajout chimique « N,K,P » : « L’analyse physique découpe le sol en tranches, supprimant ainsi toutes les relations subtiles qui existent entre les éléments du sol. Chaque élément pris séparément n’a aucun intérêt agricole ; c’est la synergie de tous ces éléments qui va faire que le sol sera fertile ou non” (p 25).

De même, il est grand temps de repenset un équilibre global entre les différents éléments structurants de la vie des territoires : « L’Europe a arrêté ses famines en développant l’équilibre agro-sylvo-pastoral, système agricole où les bêtes fournissent le fumier pour les céréales et où les arbres bloquent l’érosion dans les points fragiles du paysage. Il en sera de même pour les zones tropicales et équatoriales dont on peut dire que la forêt sera le tampon écologique, tandis que labourages et pâturages en seront les mamelles. » (p 51).

A l’opposé de la monoculture appauvrissante, les modèles complexes d’association de cultures existants dans l’agriculture traditionnelle des pays aux climats tropicaux et violents, sont de bonnes sources d’inspiration pour penser des synergies vertueuses : « Ces modèles restent les plus productifs à l’hectare, souvent deux à trois fois plus productifs que les modèles de monocultures industrielles. Ces modèles reposent en général sur l’association d’une céréale, d’une légumineuse grimpante fixatrice d’azote et d’un légume. Ainsi au Mexique, les Indiens ont développé le fameux modèle maïs, haricot grimpant et courge, qui est un des plus productifs du monde. ». Dans nos pays, les céréales étaient souvent cultivées en cultures associées (ex : méteil : mélange de froment et de seigle ; le champart : froment, seigle, orge) ; il existait aussi certaines associations privilégiées entre des arbres fruitiers et des pâtures pour éviter la propagation de parasites.

« Il est d’ailleurs intéressant de rappeler que ces modèles traditionnels d’association sont les plus productifs à l’hectare. Nous profitons de ce chapitre pour démasquer un mensonge de l’agro-industrie. Celle-ci affirme que l’agriculture industrielle est intensive c’est faux, elle produit moins que les agricultures traditionnelles, c’est pourquoi son introduction a créé des famines dans les pays tropicaux. L’agriculture industrielle a une forte productivité du travail, c’est-à-dire que chaque agriculteur peut cultiver une grande surface, mais la production à l’hectare est faible car la monoculture et les engrais chimiques détruisent la fertilité des sols, provoquent leur fatigue et ne permettent qu’une culture par an contrairement à l’agriculture traditionnelle qui, grâce à l’association et à la rotation, peut faire jusqu’à trois cultures par an. Affirmer que l’agriculture biologique affamerait l’humanité est un mensonge, c’est exactement l’inverse qui se passe. L’agriculture industrielle a déjà détruit 1 milliard d’hectares en un siècle et continue de détruire 10 millions d’hectares par an, par l’érosion et l’irrigation et elle a été incapable d’arrêter la famine et de développer un modèle durable ». (p 109).

La rotation des cultures, quant à elle, limite les maladies, et permet aux microbes du sol de reconstituer leurs stocks de certains éléments que la culture antérieure a beaucoup pompés (ex : blé peu exigeant en soufre après colza exigeant). On peut aussi favoriser l’alternance de plantes à enracinement profond (ex luzerne) et superficiel (maïs) pour « travailler » le sol dans ses différentes couches.

« La monoculture sans rotation tend à devenir la règle et on peut voir en France des zones où l’on pratique du maïs ou du blé sur les mêmes parcelles, tous les ans, depuis trente ans. Ces cultures nécessitent bien sûr d’apporter les engrais que les microbes n’ont plus le temps de solubiliser et de traiter les cultures aux pesticides, afin de lutter contre le parasitisme (…) La rotation est le fruit de l’observation séculaire des paysans. Lorsque les hommes auront compris sa triple nécessité comme amélioratrice de la structure des sols, comme moyen de profiter du rythme des microbes et comme lutte efficace contre les parasites et les mauvaises herbes, la rotation redeviendra la pratique agricole du XXIe siècle ».  (p 106).

La forêt forme comme une absence de rotation mais la nature a pallié ce manque en assurant une grande diversité d’essences forestières (dans nos forêts, plus de 20 espèces à l’hectare).

@ Biodiversité et agriculture

En 1906, on comptait 253 variétés de pommes françaises, alors qu’en 1986, il n’en reste plus que 10 sur le marché, 4 variétés américaines dont la golden qui se taille 70 % du marché. Au début du 20e, les agriculteurs français cultivent 9 espèces de blés, 2 aujourd’hui.

Il y a eu au 20e siècle une grande inventivité dans la chimie alimentaire  (avec des centaines de molécules chimiques : colorants, conservateurs, appétants indispensables pour camoufler l’insipidité des produits), mais un grand manque d’innovation agrologique :

« Pas une seule nouvelle plante agricole n’a été domestiquée depuis 2000 ans. (…) Ce blocage est très regrettable car le développement d’une agriculture durable ne peut se faire que grâce à la domestication d’espèces sauvages adaptées à tous les écosystèmes du monde. Les grands groupes dépensent des fortunes pour créer des maïs OGM résistants à la sécheresse alors qu’il existe de nombreuses espèces de Poacées naturellement résistantes qui ne demandent qu’à être améliorées selon les techniques classiques de sélection massale »  (p 121).

95 % de l’humanité mange moins de 40 espèces animales et végétales, par contre plus de 5000 molécules chimiques d’additifs alimentaires. Plus de 85 % des denrées agricoles subissent une transformation industrielle avant d’arriver dans nos assiettes.

« La découverte de l’Afrique et de l’Amérique nous a pourtant ouvert un champ d’investigations extraordinaire pour innover en matière d’élevage. Il est tout de même navrant de voir l’Afrique s’enfoncer dans la carence protéique, alors qu’elle possède les plus gros animaux terrestres du monde, comme l’éléphant, l’hippopotame et le rhinocéros, et le plus grand réservoir génétique de ruminants. Nous exportons à grands frais notre bétail mal adapté aux conditions difficiles de l’Afrique, alors que les buffles ou les gazelles locales sont mieux adaptés au climat, plus résistants aux parasites, savent bien utiliser les herbes ligneuses de la savane et ont un plus fort taux de protéines par carcasse que les ongulés européens » (p 152).

 

@ Le sol et le terroir

 Proverbe indien : « Nous pensons en fonction de ce que nous mangeons ».

Facteurs propices au terroir des grands vins : sol calcaire, relief avec colline où pente favorise évacuation rapide eau et réchauffement plus rapide du sol, climat ensoleillé le jour et frais la nuit, un sol avec cailloux en surface qui réchauffent la vigne et argile en profondeur.

Le sol a donc un rôle important dans l’expression de terroir ; une étude des Bourguignon le montre :

« Or la mesure des types d’argiles des terroirs de Bourgogne nous a permis de créer un indice de classification des sols qui recouvre à 75 % la classification actuelle. Non seulement nous trouvons une corrélation entre le type d’argile et la couleur des vins, mais en plus notre indice permet de confirmer la classification de crus de Bourgogne. Or cette classification de 1936 avait été faite par la dégustation des vins, c’est-à-dire par une perception finale de subtilités gustatives issues de la complexité que représente le « terroir ». Cette confirmation scientifique et agronomique de la classification gastronomique redonne à cette dernière une place dans la science moderne. On ne peut plus opposer une agronomie scientifique et une gastronomie subjective. La vraie agronomie doit produire de la saveur et reconnaître que la gastronomie est fille de l’agronomie ». (p 174).

Mauvais vins produits depuis 1980s : avec épuisement sol (sol mal aéré qui se réchauffe moins vite et ne permet pas aux racines de descendre profond, alors que l’enracinement profond permet de donner à la vigne des goûts de terroir et d’éviter le stress hydrique en été).

Avec les excès des apports N, K, P :  chute de  la teneur en oligo-éléments dans les plantes  et turgescence = forte absorption d’eau donc dilution des vins ou du tissu des plantes.

Même lien au terroir pour production animale : lien à la race particulière (comme vache normande pour camembert). Dans fromage fermier issu d’une vache qui broute en prairie naturelle : jusqu’à 450 germes différents ; fromage industriel : pas plus de 3.

La qualité contre la démesure : « Il ne faut pas oublier non plus une règle fondamentale pour produire un aliment de terroir : Il faut que les rendements soient raisonnables. Il ne faut pas dépasser 40 hl/ha pour faire un grand vin rouge ou 50 hl/ha pour faire un grand vin blanc » (p 187).

« Il nous faut revenir à la gastronomie, à la civilisation, manger est un art qui nous relie à la terre ».

Documentaire intéressant sur cette problématique :  La révolution des sols vivants de Yan Grill et Perrine Bertrand, 2011.


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