Publié par : lejardinierjardine | 22 mai 2012

Limiter la taille des entreprises: un impensé – ou un tabou – coriace

Je suis tombée sur la lutte de l’association Novissen (Cf leur site) contre le projet d’implantation de la plus grande « ferme usine » de France en Baie de Somme, à laquelle sera adjoint un méthaniseur. Elle concentrera 1000 vaches et 750 veaux, alors que les exploitations spécialisées en élevage laitier en France comptent 45 vaches laitières en moyenne.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir resurgir cette question cruciale de la taille, un impensé de nos structures économiques actuelles, qu’il s’agisse des banques, des firmes industrielles, des entreprises, des magasins… Le discours de la doxa libérale ne cesse de vanter les avantages de la grande taille des entreprises qui permet de réaliser des économies d’échelle et d’augmenter les capacités de diffusion et de commercialisation ; mais on ne parle jamais de ses effets néfastes… et pourtant, ils sont nombreux :

–       Une concentration des pouvoirs au centre qui fragilise la vie démocratique et le partage de l’information et de l’initiative au sein de l’entreprise ;

–     Une empreinte écologique importante (si ce n’est énorme) des méga-structures, qui met à mal la capacité de régénération des écosystèmes ; dans le cas de cette ferme usine, il faudra 2700 hectares pour épandre les 40 000 tonnes annuelles de boues résiduelles issues du méthaniseur, qui pollueront à terme les nappes phréatiques et les cours d’eau – on peut alors craindre l’apparition des algues vertes en Baie de Somme, comme en Bretagne.

–       Une production standardisée à rythme rapide qui génère des malaises sur les êtres vivants impliqués dans les processus de production : dans le cas de cette ferme usine, on pense aux 1000 vaches laitières et 750 veaux qui vont être traités industriellement (le documentaire « We feed the world » et les nombreux rapports sur la maltraitance animale dans les élevages industriels ne laissent plus de doute sur ce malaise) et aux nombreux salariés qui effectueront des tâches à la chaîne, l’industrialisation de la production créant un rapport désapproprié, « sans qualité » au travail (voir à ce propos le très beau documentaire « Cheminots »).

–       Une production de mauvaise qualité, qui peut comprendre des risques sanitaires importants : la quantité et les économies d’investissement primant sur la qualité, les aliments donnés au cheptel seront eux aussi industriels – on a vu avec la crise de la vache folle jusqu’où peuvent aller les aberrations de la malbouffe animale !-, tandis que la promiscuité excessive et la concentration des bêtes sont source de maladies – dans le cas de la salmonelle par exemple, une communication de scientifiques de l’AFSSA a mis en évidence que « le mode d’élevage (cage/sol) et la taille des exploitations restent parmi les facteurs de risque essentiels en poules pondeuses. » [1]

–       Et pour le tissu social local : la perte d’un espace qui aurait permis l’installation de petites structures productives (artisans, maraîchers, PME…) propices à des échanges à visage humain. Les trop grandes structures, dans quelque domaine que ce soit, participent à ce qui désapproprie les habitants de leur territoire de vie. J’ai beaucoup parlé de ce problème de la taille sous cet angle-là dans mon livre « Temps de vivre, lien social et vie locale. Des alternatives pour une société à taille humaine » (Cf sa présentation).

J’ai donc fait une petite recherche sur la toile pour savoir s’il existait des lois, au niveau international, européen ou national, qui limitaient la taille des entreprises : non seulement en termes de nombre de salariés, mais aussi de capital investi et d’unités de production détenues. Je n’ai rien trouvé ; aucune limitation de taille n’est imposée pour la création de coopératives et de sociétés anonymes ; il existe bien différentes catégories d’entreprises selon le nombre de salariés qui correspondent à des règles de fonctionnement et à une fiscalité spécifique; ainsi, 99 % des entreprises françaises sont des PME, avec moins de 250 salariés, dont 92% de TPE (Très petites entreprises) avec moins de 20 salariés ; et les grandes entreprises de plus de 5000 salariés sont moins de 3000, 1% des quelques 3 millions d’entreprises françaises. Mais il n’existe aucune réflexion sur d’éventuels seuils de croissance à ne pas dépasser pour éviter d’atteindre une taille qui produit les effets néfastes que nous avons évoqués ci-dessus.

Vouloir modérer la taille des entreprises est un sacrilège pour la doxa néo-libérale qui nous domine ; alors que nous traversons la plus grave crise financière depuis les années 30, cette question cruciale est seulement évoquée du bout des lèvres ; un économiste reconnu comme Xavier Gabaix, lauréat du Prix 2011 du meilleur jeune économiste, souligne le poids démesuré de la poignée de très grandes structures (sociétés, banques…) sur l’ensemble de l’économie, mais prend des pincettes sur les conséquences à en tirer : « Il serait donc par exemple pertinent – mais je ne me risque pas à l’affirmer – de limiter la taille des entreprises ou de certains acteurs financiers. » (le Monde Economie du 24 mai 2011).

La crise financière qui sévit depuis 2008 commence à faire réfléchir, mais on ne parle pour l’instant que pour les plus grandes banques. La crise a mis en lumière le problème du « Too big to fail » (« trop gros pour faire faillite) concernant les grandes banques et entreprises que l’Etat renfloue pour éviter leur faillite étant donné l’importance qu’elles ont pour l’économie du pays. Deux mesures incitatives pour réduire la taille des banques sont actuellement évoquées par les politiques pour limiter les risques :

– La stratégie du «Narrow Banking», ou un système bancaire différencié : il consiste à séparer les activités de dépôts et de crédit des banques de leurs activités de marché purement spéculatives ; cela permettrait de réduire la taille des bilans des banques, de les rendre ainsi moins risquées et d’éviter le ‘too big to fail' ». Des réformes dans ce sens sont proposées en Grande-Bretagne avec la norme Vickers, en France par François Hollande, et aux Etats-Unis avec la règle Volcker, portée par Obama qui a annoncé vouloir limiter la taille des banques américaines dès janvier 2010 : « Le peuple américain n’est pas mieux servi par de plus grosses banques. Il y a déjà trop de risques concentrés dans de trop grandes banques ».

– La stratégie «Tax Bank Size» (proposée notamment par l’économiste Willem Buiter): il s’agit d’une taxe de risque systémique progressive, levée en fonction de la taille du bilan de la banque, afin d’enrayer la course à la croissance des banques.

Depuis les réflexions éclairées de Leopold Khor, Kirkpatrick Sale, E.F Schumacher (l’auteur de Small is beautiful, publié en 1973) et d’Ivan Illich dans les années 1960-1970, il y a eu comme une occultation totale de ces questions de taille et de seuils dans la pensée collective. Le fantasme de la croissance infinie produit de tels impensés ! A quand une législation et une politique économique qui prennent en compte les effets destructeurs de la taille démesurée des entreprises ??


[1] Salvat G., Chemaly M., Denis M., Robinault C., Huneau A., Le Bouquin S., Michel V., Fravalo P., « Evolution des risques sanitaires : campylobacter et salmonelles », 12e Journées des  » Sciences du Muscle et technologie des viandes », 8 et 9 octobre 2008, Tours, p.198.
http://tinyurl.com/ycqwppz

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Responses

  1. Il existe une pétition contre cette ferme chez avaaz
    http://www.avaaz.org/fr/petition/Interdire_la_creation_de_la_plus_grande_fermeusine_de_France//?tta
    Bonne journée


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